Au cours de son histoire, la biennale a aussi offert aux artistes la possibilité d’exposer leur travail dans des lieux inattendus, comme Cockatoo Island, les quais 2/3 de la Walsh Bay, Barangaroo et le quartier de The Rocks. Parmi ces lieux, Cockatoo Island reste pour moi le plus marquant. C’est un lieu à l’héritage à la fois colonial et industriel, qui pouvait parfois prendre le dessus sur les œuvres, mais qui, à d’autres moments, offrait une dimension propice à l’ambition.
Parmi les œuvres qui ont bousculé l’histoire du lieu : je repense à l’œuvre Cultural Meditations d’Aleks Danko. Elle faisait partie de la 17e Biennale de Sydney, The Beauty of Distance: Songs of Survival in a Precarious Age (2010). Je me souviens avoir découvert cette œuvre sur Cockatoo Island ; c’était une série de broderies ukrainiennes, qui évoquaient à la fois la perte d’un parent ainsi qu’une tentative de s’accrocher à l’histoire à travers le travail de la matière. Je me souviens avoir parcouru l’exposition submergée par la quantité d’œuvres autour de moi. J’ai fini par trouver, dans un petit cottage à l’écart, le travail d’Aleks Danko, qui m’a fait l’effet d’un véritable baume, ralentissant le temps, parlant d’amour, de matérialité et de persévérance, alors que les personnes et les savoirs disparaissent.
L’œuvre de Nicholas Galanin, présentée à la 22e Biennale de Sydney sur Cockatoo Island, Shadow on the Land, An Excavation and Bush Burial, ressemblait à une fouille. On avait creusé dans le sol la forme de l’ombre projetée par la statue du capitaine Cook dans Hyde Park, à Sydney. L’œuvre devait être observée d’en haut, car, depuis le sol, sa forme échappait au regard. En mobilisant le langage de l’archéologie pour en détourner les attentes, Galanin nous invitait à déterrer le passé pour envisager d’autres futurs possibles.
L’œuvre de Gina Athena Ulysse, An Equitable Human Assertion, commençait comme une performance, avant de se transformer en une installation sonore, à la fois envoûtante et hantée. Utilisant un site de ruines d’architecture coloniale traversé par les voix de corps colonisés, l’œuvre offrait une manière de considérer les récits de celles et ceux qui ont disparu de l’histoire, mais persistent à travers la langue. Cette œuvre me rappelle l’importance de préserver la langue et les histoires orales, qui recèlent bien plus que l’importance que nous leur accordons. Elle montre aussi que prendre la parole et écouter participent d’un même geste de mémoire.
Ces lieux et les liens qui s’y tissent sont devenus essentiels pour faire émerger des narrations qui remettent en question les idées reçues sur qui possède la terre et qui en raconte l’histoire. Ces terres portent en elles des récits qui peuvent être révélés par celles et ceux qui savent les raconter.