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GALERISTES
À SYDNEY

GALERISTES
À SYDNEY

Sid Pattni

Publié le 05/05/2026

En marge de la biennale, Le Grand Tour vous invite à emprunter un chemin de traverse pour explorer un autre secteur essentiel de l’art contemporain à Sydney : les galeries.
Dans cette correspondance croisée menée entre décembre 2025 et mars 2026, cinq voix se sont prêtées au jeu des échos et des regards : Ursula Sullivan et Joanna Strumpf, cofondatrices de la galerie Sullivan+Strumpf ; D’Lan Davidson, à la tête du réseau des D Lan Galleries ; Chloe Morrissey, directrice associée chez COMA ; et Toby Meagher, qui dirige Michael Reid à Sydney et son antenne à Berlin.
Pour Le Grand Tour, elles et ils déroulent les fils de leur parcours, esquissent leur vision de l’art et racontent leur engagement auprès des artistes, qu’ils soutiennent et accompagnent avec constance et dévotion depuis de nombreuses années.

Le Grand Tour (LGT) : Comment êtes-vous entré dans le monde de l’art ?

Chloe Morrissey (COMA) (CM) : C’est ma grand-mère Janet qui m’a initiée à l’art dès mon plus jeune âge. L’un de mes tout premiers souvenirs liés à l’art contemporain remonte à ma visite à l’Art Gallery of New South Wales, où j’ai découvert l’œuvre de Lin Onus, Fruit Bats (1991). Sans vraiment en avoir conscience à l’époque, cette expérience a orienté mon parcours et m’a conduite à une carrière dans les arts visuels.

D’Lan Davidson (DD) : À la fin des années 1990, je jouais au basket-ball dans une université aux États-Unis, où j’étudiais le commerce. À mon retour en Australie, l’un de mes sponsors – qui était un collectionneur passionné – m’a demandé de l’aider à constituer une collection d’art aborigène. En me plongeant dans le projet, j’ai découvert Sotheby’s, et j’ai été émerveillé par le travail de ces artistes. J’ai été saisi par leur profondeur et leur authenticité. Ce marché commençait déjà à susciter de l’intérêt, mais il restait largement sous-représenté.

Ursula Sullivan et Joanna Strumpf (US & JS) : Nous avons toutes les deux fait nos débuts dans le monde de l’art via le marché secondaire, en travaillant pour la galeriste Eva Breuer. L’apprentissage a été intense. Eva était exigeante, mais nous avons aimé nous immerger dans cet univers. Nous avons beaucoup appris sur les relations humaines, sur l’art et l’importance de payer ses factures à temps. Nous avons très vite compris que l’art contemporain était notre véritable passion.

Toby Meagher (Michael Reid) (TM) : C’est l’histoire de l’art qui m’a trouvé. Un jour, alors que j’étudiais le génie civil à l’université de Sydney, je suis entré dans le mauvais amphithéâtre. J’étais trop gêné pour partir, alors je suis resté. C’est là que j’ai compris que je voulais faire carrière dans le monde de l’art, non pas en tant qu’artiste ou universitaire, mais comme quelqu’un impliqué dans la conversation du monde de l’art. La galerie commerciale s’est imposée comme la voie la plus polyvalente.
J’ai rejoint Michael Reid en 2012.

LGT

Quand et où votre galerie a-t-elle été fondée ?

CM

COMA a été fondée fin 2016 dans le quartier de Rushcutters Bay, à Sydney. Depuis, la galerie a déménagé à plusieurs reprises. À un moment donné, nous avions même deux espaces à Sydney. En janvier 2025, nous avons ouvert notre principal lieu d’exposition à Marrickville, une zone plus industrielle, un peu à l’écart du centre et des quartiers de Sydney où se concentrent la plupart des commerces, mais qui s’est aujourd’hui imposée comme un nouveau pôle culturel. Nous avons passé l’été à transformer cet ancien entrepôt de torréfaction de café en galerie. C’est notre espace le plus vaste et le plus ambitieux à ce jour.

DD

J’ai fondé D Lan Galleries en 2016. Au cours des dix dernières années, la galerie s’est considérablement développée : en plus de notre espace principal à Melbourne, nous disposons également de lieux d’exposition à Sydney et à New York. À Sydney, la galerie est située au cœur du quartier artistique de Woollahra, dans un ancien bureau de poste lumineux, sur Queen Street.

US & JS

Au début de l’année 2005, nous avons ouvert un petit espace à Paddington, un quartier de Sydney. Lorsque le propriétaire a résilié le bail pour vendre l’immeuble, nous avons décidé de ne plus jamais laisser un propriétaire dicter les règles de notre activité. Nous avons acheté un espace plus grand à Zetland, où nous sommes installées depuis 2010. Nous avons depuis ouvert de nouvelles antennes à Melbourne et à Singapour.

TM

Michael Reid a fondé la galerie en 1995 à Redfern, un quartier de Sydney. Notre siège se trouve aujourd’hui dans une ancienne usine d’affûtage de couteaux à Chippendale, un quartier du centre-ville situé en bordure sud du CBD. Depuis cet espace, nous gérons nos autres galeries situées à Berlin et en Australie : sur les Northern Beaches de Sydney ; dans les Southern Highlands de Nouvelle-Galles du Sud ; et à Murrurundi, dans la région de l’Upper Hunter, où Michael passe une grande partie de son temps. Nous étudions également la possibilité d’ouvrir un espace à Los Angeles.

LGT

Quelle était votre vision de l’art lorsque vous avez ouvert ou rejoint la galerie ?

CM

L’objectif artistique de la galerie était – et reste – de présenter des artistes pour la première fois en Australie. Le fondateur de COMA, Sotiris Sotiriou, a consacré une grande partie de la dernière décennie à réfléchir à la manière de connecter plus étroitement l’Australie à la scène artistique internationale. Lors de ma première année chez COMA, nous avons exposé des artistes comme Miles Greenberg, Yuan Fang, Sahara Longe, Garrett Bradley ou Tariku Shiferaw, qui développent des pratiques conceptuelles en cherchant à les inscrire dans un dialogue global – ce qui, je crois, reflète assez justement la vision de la galerie.

DD

Dès le départ, nous avons voulu défendre l’idée que l’art des Premières Nations australiennes peut – et doit – être représenté aux côtés des plus grandes œuvres de l’art contemporain international.

US & JS

Pour être honnêtes, nous étions encore très novices. Après huit années passées à travailler avec des marchands d’art – et dans une maison de ventes aux enchères pour Joanna – nous pensions être parfaitement préparées. Mais nous n’avions encore jamais travaillé en étroite collaboration avec des artistes, et le public de l’art contemporain est très différent de celui du marché secondaire.

TM

La photographie a toujours été l’un des points forts de la galerie : Michael en était spécialiste chez Christie’s, à Londres et en Australie, et j’ai moi-même travaillé dans le département photographie de la National Gallery of Australia. Il en va de même pour notre engagement auprès des artistes des Premières Nations. Ces deux axes ont toujours eu une résonance particulière en moi.

LGT

Est-ce différent aujourd’hui ?

CM

Je pense que notre vision est restée la même, mais, ces derniers temps, nous nous sommes permis d’adopter une programmation plus ancrée localement, en invitant plus d’artistes australiens. Cela s’est imposé assez naturellement : après avoir longtemps pensé à l’échelle globale, nous avions envie de revenir à nos racines. Il y a ici des artistes australiens remarquables, et nous voulons les propulser au-delà des frontières géographiques.

TM

Notre ambition s’est affirmée. Nous fonctionnons désormais avec un conseil d’administration professionnel et indépendant, dont la mission est de doubler notre activité d’ici cinq ans. Dans le même temps, nous renforçons notre présence à l’international, notamment aux États-Unis.

US & JS

Tellement différent ! Nous sommes désormais vraiment attachées à l’art contemporain et son public, surtout. Les collectionneurs sont guidés par la passion et par la conviction qu’il faut soutenir les artistes, se connecter aux idées portées par leurs œuvres et contribuer à la culture. Leur engagement dépasse largement de simples considérations financières.

DD

Notre mission reste inchangée, mais nous avons pris une décision importante en nommant Luke Scholes au poste de directeur : proposer des expositions en collaboration directe avec des artistes et des centres d’art. Nous structurons désormais notre activité autour de trois axes fondamentaux : l’éducation, le savoir-faire et la recherche, auxquels s’ajoutent la provenance et l’éthique. Nous appliquons des protocoles stricts en matière de provenance, à l’image des grandes institutions et des galeries internationales.

LGT

Quel est votre meilleur souvenir à la galerie jusqu’à présent ?

CM

Mon meilleur souvenir reste le soir de l’inauguration de notre nouvel espace et de la première exposition qui s’y est tenue. Nous avons aménagé une grande partie de ce lieu nous-mêmes, avec l’aide d’amis, de proches et d’artistes. Voir le résultat final et le partager avec autant de monde a été extrêmement gratifiant. C’était comme si toutes nos ambitions de ces dernières années venaient de se concrétiser sous les yeux de cinq cents invités.

DD

Certains de nos moments les plus marquants sont liés à notre travail à l’étranger. Je pense notamment à notre première participation à Frieze Masters, où nous avons vendu quasiment toutes les œuvres d’Emily Kam Kngwarray, ou plus récemment aux nombreuses amitiés formidables que nous avons nouées grâce à notre collaboration avec la galerie Pace.

US & JS

Il y en a tellement, bien trop pour tous les citer. Quelques-uns se démarquent : l’inauguration de la sculpture publique monumentale Ouroboros de Lindy Lee, la plus importante commande de la National Gallery of Australia ces quarante dernières années ; l’installation de Naminapu Maymuru-White, dans l’exposition Foreigners Everywhere d’Adriano Pedrosa, et son petit-fils Billy jouant du yidaki devant les œuvres à l’Arsenal. Il y a aussi cette journée inoubliable en 2011, lorsque nos artistes ont remporté les trois prix artistiques les plus prestigieux d’Australie : l’Archibald et le Wynne (Sam Leach), ainsi que le Sulman (Michael Lindeman).

TM

Une bière entre collègues après le démontage d’un stand de foire où nous avions tout vendu ; un moment où l’on partage la satisfaction du travail accompli. Dans le monde de l’art, ces épisodes où l’on a la sensation d’avoir franchi une ligne d’arrivée sont rares.

LGT

Quel rôle jouent les galeries dans l’écosystème de l’art en Australie ? Et la vôtre en particulier ?

CM

Les galeries jouent un rôle essentiel, car elles offrent aux artistes une plateforme pour exposer et rendre leur pratique économiquement viable. On leur attribue souvent une image « négative », en raison de leur dimension commerciale, mais elles constituent l’interface la plus directe entre l’artiste, ses œuvres et le public. COMA occupe une place singulière dans cet écosystème, en présentant des artistes encore inédits dans la région, souvent avant qu’ils ne soient visibles dans des projets internationaux. Ce va-et-vient entre ancrage local et circulation globale constitue, à mes yeux, la richesse de ces œuvres.

DD

Notre mission est de créer un système circulaire : élever notre secteur à l’international en ne présentant que les meilleures œuvres du marché dans des contextes pédagogique et historique, puis revenir pour soutenir de nouveaux artistes grâce à un programme d’expositions sur le marché primaire. Nous reversons également 30 % de nos bénéfices nets à des artistes, des projets artistiques et des initiatives communautaires.

US & JS

Nous sommes avant tout des soutiens pour les artistes. Notre rôle consiste à comprendre leur vision, leurs valeurs et leurs ambitions, et offrir les plateformes, les opportunités et l’accompagnement professionnel nécessaires pour atteindre leurs objectifs.

TM

Une bonne galerie n’est pas une boutique. Son rôle est de construire les carrières sur le long terme. Cela implique d’organiser des expositions régulières, de développer le marché avec soin, et de faire entrer les œuvres dans des collections privées et publiques de renom. Nous nous considérons comme des partenaires au long cours, tant pour les artistes que pour les collectionneurs. Une grande partie du travail se fait en coulisses : produire des expositions, placer les œuvres dans des collections institutionnelles, être présents en foires et introduire progressivement les artistes à l’international. Cela suppose une constance à chaque étape de leur parcours ainsi qu’une attention particulière portée à l’émergence de nouveaux talents, comme à l’accompagnement d’artistes confirmés ou en milieu de carrière.

LGT

Quels sont, selon vous, les principaux enjeux ou défis auxquels la scène artistique de Sydney est confrontée aujourd’hui ?

CM

L’Australie étant un marché régional, celui-ci est naturellement plus restreint. Les dynamiques de marché y évoluent donc plus lentement en raison d’un nombre plus limité de collectionneurs en concurrence.

DD

L’un des principaux défis en Australie réside dans une certaine réticence, chez certaines galeries – pas toutes –, à collaborer, à partager leurs connaissances ou à saluer les réussites des autres. J’aimerais que cet état d’esprit évolue, afin de construire un marché plus coopératif et plus solidaire. J’ai beaucoup appris de mon ami William Mora, aujourd’hui disparu, qui partageait toujours son savoir, son temps et ses ressources avec générosité. Je lui en serai toujours reconnaissant.

US & JS

L’éloignement géographique qui sépare l’Australie des grands centres artistiques traditionnels – Londres, Paris, New York – a toujours constitué un défi pour les artistes australiens. Cela dit, la vitalité des artistes aborigènes et notre proximité avec l’Asie offrent des perspectives stimulantes en matière d’échanges culturels, d’innovation et de visibilité internationale.

LGT

Des artistes émergents à suivre sur la scène locale ?

CM

Renée Estée, une peintre installée à Melbourne. Ses grandes peintures à l’huile associent des idées et des images de l’Outback australien, de l’hantologie et de réflexions sur les croyances relatives à l’au-delà, donnant ainsi vie à des espaces où elle peut entrer en communion avec les défunts et se réconcilier avec les pertes à venir.

DD

Janet Koongotema ; Jane Margaret Tipuamantumirri ; Gaypalani Wanambi ; Motorbike Paddy Ngale ; Timo Hogan ; Patju Presley.

TM

Il y a six ans, nous avons lancé avec mes collègues le National Emerging Art Prize (NEAP), une plateforme nationale destinée aux artistes en début de carrière. L’objectif était simple : repérer de nouveaux talents sérieux et leur offrir la visibilité susceptible de faire décoller leur carrière grâce à un accompagnement, à des expositions et à l’intérêt des collectionneurs. En peu de temps, le NEAP est devenu un vivier important. Sid Pattni en est un bon exemple : révélé par le prix, il s’est depuis imposé comme l’une des voix émergentes les plus marquantes de l’Australie.

À ne pas manquer

@Sullivan+Strumpf : Natalya Hughes,
The Lean
(23 avril – 17 mai 2026)

@Michael Reid : Tim Maguire
(14 mai – 6 juin 2026)

@COMA : Eleanore Louise Butt,
Unfolding Fields
(15 mai – 13 juin 2026)

@D Lan Galleries : SIGNIFICANT
(7 mai – 27 juin 2026)