Dès la semaine d’ouverture de la biennale, des controverses surgissent, appelant à une exposition plus « inclusive », plus à même de répondre aux attentes du public. Les gros titres s’enchaînent. Mais, à mes yeux, ils font écho à la logique qui régit ce continent, où le centre dicte aux marges les conditions de leur inclusion. Tout ce qui, dans cette inclusion, demeure sous condition.
Il y a une scène dans Beloved où un personnage nommé Paul D – qui vivait aux côtés de Sethe à Sweet Home – touche une cicatrice dans son dos. Des lignes complexes sont gravées sur sa peau, dessinant la forme d’un cerisier sauvage, une marque corporelle des cruautés passées. Bien souvent, la lutte entre l’histoire et la mémoire se joue dans le corps. Mais le corps, malgré les tentatives de le contrôler ou de le contenir, peut résister aux récits qu’on lui impose. Il peut imaginer de nouvelles manières d’être.
Au rez-de-chaussée du Sydney Modern Project, je passe d’abord devant un ensemble de bouquets destinés à se faner et se flétrir, réalisé par l’artiste canadienne Kapwani Kiwanga. L’œuvre retrace le passage de la domination coloniale à l’indépendance à travers le continent africain. Mais un peu plus loin, ce sont les peintures d’Abdul Abdullah consacrées aux émeutes de Cronulla qui me bouleversent. Ici, Abdullah, artiste d’origine malaise-indonésienne et descendant de colons-bagnards, rejoue l’un des épisodes les plus marquants de la violence raciale dans l’histoire du pays : une attaque survenue en 2005, au cours de laquelle cinq mille Australiens, blancs pour la plupart, ont attaqué des personnes perçues comme originaires du Moyen-Orient sur la plage de Cronulla, au sud de la ville.
Dans une œuvre, un jeune homme s’apprête à frapper, une bouteille de bière à la main, tandis qu’un autre se recroqueville contre une camionnette blanche, symbole de la masculinité australienne. Dans une autre, un personnage en short blanc s’apprête à donner un coup de pied pour se défendre face à une rangée d’adversaires aux corps musclés. Abdullah traite ces scènes avec toute l’acuité et la gravité d’une peinture de la Renaissance, avec des couleurs riches et vibrantes. Elles rappellent que ces épisodes, que l’on pense appartenir au passé, continuent de fermenter dans cette culture, façonnant encore la psyché d’un pays où celles et ceux identifiés comme « autres » sont toujours perçus comme des envahisseurs, à l’heure où des figures d’extrême droite comme Pauline Hanson refont surface.
La semaine où je visite la biennale, j’écoute un entretien avec Nikesha Breeze qui, réfléchissant à Living Histories, évoque l’origine de la gaze, le matériau de son œuvre, provenant de Gaza.
Je reste bouche bée devant Ngurrara Canvas II, une peinture exceptionnelle réalisée par quarante artistes originaires du Grand Désert de Sable [Great Sandy Desert], installée en face des collages de Teklehaimanot, sur une plateforme de quatre-vingts mètres carrés. Ses lignes et ses cercles, tourbillonnants et complexes, rappellent les jila – ou points d’eau – qui ont mis à l’épreuve le système juridique colonial en faisant valoir un lien ancestral au territoire.
J’admire l’œuvre Code Black/Riot (2025), composée d’une série photographique présentée au Chau Chak Wing Museum, et d’une installation vidéo au Campbelltown Arts Centre, dans lesquels Hoda Afshar, Behrouz Boochani et Vernon Ah Kee mettent en avant les récits de jeunes autochtones incarcérés. Dans les portraits saisissants d’Afshar, les garçons et les filles regardent le spectateur, mais couvrent leurs visages, refusant notre regard, résistant à ce système brutal en affirmant leur droit à l’intimité et à la dignité.
Et, dans un espace plongé dans la pénombre à l’Art Gallery of New South Wales, je suis touchée par une élégante sculpture de Taysir Batniji. Des rangées de savons à l’huile d’olive, issus d’une tradition palestinienne vieille de plusieurs siècles, sur lesquels est gravée la formule arabe dawam el hal men al mohal’ : « aucun état n’est permanent ». Le savon, ordinaire et pourtant si intime, participe aux gestes par lesquels nous prenons soin de nous-mêmes. Mais dans Rememory, l’artiste invite le public, à certains moments, à en emporter un avec lui, et je pense à la façon dont son œuvre fait allusion à notre humanité partagée, et à nos corps qui continuent de dépendre les uns des autres, pour guérir et se réparer.