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Publié le 27/05/2026

AIDE-MÉMOIRE

Sous la direction artistique de Hoor Al Qasimi, la 25e édition de la Biennale de Sydney emprunte son titre, Rememory, au répertoire littéraire de l’écrivaine africaine-américaine Toni Morrison ; un concept tiré de son roman Beloved (1987), désignant une mémoire qui refuse de rester enfouie.
À Sydney, la biennale se parcourt à tâtons comme on explore la mémoire. Éclatée et mouvante, elle esquisse une cartographie de la ville, révélant ce que l’Histoire tient dans l’ombre.
Neha Kale en propose ici une méditation sensible et fragmentée : une traversée intime de la biennale, entre les œuvres qui l’ont émue, troublée ou questionnée, et les clés qu’elles lui ont données pour conjurer l’oubli.

1. Ancêtre

La gaze est si douce que j’ai envie de la toucher. Elle tombe en cascades, ondule et se superpose. Dans la salle des turbines de la White Bay Power Station, elle ouate les contours nets et les angles abrupts. Elle transforme cet espace industriel en un sanctuaire. Un lieu où communier avec celles et ceux qui ne sont plus parmi nous. Un refuge d’ombres et de lumières mouvantes et diffuses. D’un côté de l’œuvre, des figures majestueuses – une femme assise, un homme coiffé d’un haut-de-forme – ornent de larges pans de tissu. Leurs silhouettes se dissolvent en champs de coton. Ces figures semblent présentes. Elles regardent, elles attendent. Ce ne sont ni des fantômes, ni des abstractions, ni des produits de notre imagination, mais des êtres réels. Les fragments d’une histoire qui continue de vivre et de respirer.

Comment sait-on ce qui appartient au passé ? On se tourne vers les archives, les retranscriptions. Vers des sources auxquelles l’on pense pouvoir se fier. Mais on oublie que l’Histoire est écrite par les puissants. Elle est un outil de conquête. Le mot « archive », d’ailleurs, vient de arkhè, un terme grec qui désigne le pouvoir, le souverain.

Mais qu’en est-il des corps mis à l’écart par le pouvoir ? Des corps à qui l’on n’a jamais permis d’exister pleinement ? Dans Living Histories (2026), une installation de Nikesha Breeze, la gaze vient panser une blessure ancestrale. L’œuvre, qui puise dans les récits de deux mille cinq cents Afro-Américains réduits en esclavage dès leur enfance, apporte apaisement et soin. Dans un monde qui efface, annule et lisse en surface, elle laisse aussi place à la douleur, dans toute son ampleur et sa profondeur. La deuxième fois que je vois l’œuvre, je suis hypnotisée par la présence de Breeze sur scène, enveloppée de blanc – couleur du deuil – aux côtés d’un groupe de performeurs. Ils scandent, dansent et chantent au rythme des percussions de Yacou Mbaye, un percussionniste de renom qui convoque des polyrythmies d’Afrique de l’Ouest. Ces mélodies complexes, mouvantes – autrefois emportées à bord des navires traversant l’Atlantique – vibrent encore dans le présent.

Un courant électrique traverse le public, comme si ces vies d’autrefois avaient pénétré dans la pièce.

2. Terre

Je me tiens au cœur de Living Histories, dont la pièce maîtresse, une sculpture enveloppée de coton, représente un baobab africain. Cela me fait penser aux boabs qui parsèment les étendues désertiques de l’Australie, notamment au nord-ouest de Perth, la ville où j’ai grandi, et je réfléchis à la manière dont les arbres peuvent être des témoins. Dans la région du Kimberley, j’ai lu que ces boabs – employés par les colons britanniques comme « arbres-prisons » – peuvent vivre des millénaires. Les baobabs, leurs homologues africains, sont leurs seuls parents ; leurs origines s’entremêlent malgré les océans qui les séparent.

À la Penrith Regional Gallery, une douce odeur de terre. De la terre, amoncelée telle une offrande, entoure un cercle de fleurs jaunes, surmonté d’une canopée de crayons verts : Bringing Joy to the Earth (2025), une œuvre de Fernando Poyón dans laquelle l’artiste guatémaltèque, en évoquant les milpas, ou tiges de maïs, réactive le savoir autochtone kaqchikel, attentif aux cycles et aux saisons.

Nous vivons dans un monde façonné par un temps linéaire, une construction occidentale, portée par sa marche inexorable vers le progrès. Mais à la Penrith Regional Gallery, sur les rives de la Dyarubbin, la rivière Nepean, derrière l’ancienne maison des artistes modernistes australiens Gerald et Margo Lewers, la peintre et aînée yindjibarndi Wendy Hubert a installé un jardin. Elle a parcouru cinq mille kilomètres pour venir jusqu’ici. Ce jardin recompose quatre sites sacrés de son pays, le Pilbara.

Parmi les roches et la terre, elle a aussi planté un bananier, dont les feuilles évoquent son enfance dans une station de Red Hill, et la terre une forme de mémoire, un composite vivant du passé, du présent et du futur. Je suis émue, de retour dans la première salle, par l’œuvre The fire in me was lit long ago (2026) de l’artiste indo-roumaine Monica Rani Rudhar.

Cette installation vidéo raconte l’histoire de son grand-père, Ram Parkash, qui, tout en travaillant dans une plantation de canne à sucre, a lutté pour obtenir l’indépendance face aux Britanniques dans le Pendjab des années 1940. Le récit se déploie en une séquence d’images vacillantes. Une explosion d’étincelles dans l’air. Un serpent qui rampe au sol. L’artiste, appliquant du khôl, selon un rituel ancestral qui convoque les pigments de la terre, rappelle combien nos corps sont inextricablement liés au monde qui nous entoure.

Elle habite le cadre, fière et déterminée, mettant le regardeur au défi de reconnaître sa présence et, par extension, la terre d’où elle vient, le lieu pour lequel ses ancêtres se sont battus, et la lignée à laquelle elle appartient, elle aussi.

3. Centre

Rememory réunit quatre-vingt-trois artistes issus de trente-sept pays. Mais la biennale, qui s’étend sur cinq lieux d’exposition, n’a pas de centre clairement identifiable. À bord d’un bus en compagnie de journalistes et de critiques, le premier jour, nous parcourons de longues distances : les autoroutes sinueuses et les panoramas fugaces façonnent cette ville indomptable et improbable, faite de rivières, de ports et d’océan. Ici, les récits et les histoires – l’héritage d’une population venue de plus de deux cents pays – se déploient au sein d’une trame dominante ; celle de la conquête et de la dépossession. Il m’est d’abord difficile de saisir la biennale dans son ensemble. D’établir des liens entre des expériences qui semblent si différentes.

Au rez-de-chaussée de la White Bay Power Station, où le charbon alimentait autrefois le réseau électrique de Sydney, je suis captivée par une rangée de sphères dorées suspendues dans un passage sombre. Il s’agit de Somos Nosotros (2026) de Daisy Quezada Ureña, une œuvre composée de formes en céramique. Celles-ci ont été réalisées à partir des vêtements
donnés par des personnes enfermées et détenues à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, réduits en cendres lors de la cuisson.

Au Chau Chak Wing Museum, je suis émue par l’œuvre PĀPAAKI (2025) de l’artiste tongien-écossais Benjamin Work, dans laquelle un ensemble de paki, ou pagaies de danse – fabriquées à partir de boîtes de conserve et incrustées d’os de baleine – viennent répondre aux actes de Thomas James McGrath, le bagnard de Sydney devenu capitaine baleinier, qui enleva trente hommes de Niuafo’ou, l’île de la grand-mère de l’artiste, pour les vendre au commerce d’esclaves péruvien.

Et encore, au Sydney Modern Project, devant This Is My Silence You Name The Sound (2025), une série de collages oniriques de Nahom Teklehaimanot dans lesquels des visages, des torses et des membres semblent suspendus dans l’air. L’artiste, dont les assemblages puisent dans des revues et des archives, a été déporté alors qu’il était enfant d’Addis-Abeba vers l’Érythrée ; son œuvre, fragmentaire et associative, évoque la condition flottante du déplacement, ce sentiment d’être sans ancrage, non seulement à un lieu, mais à l’histoire elle-même.

Intitulée Rememory, la biennale tire cette année son nom d’une idée formulée dans Beloved, un roman publié en 1987 par la grande écrivaine africaine-américaine Toni Morrison, dans lequel Sethe, une ancienne esclave, est hantée par l’enfant qu’elle a tué pour lui épargner une vie sur la plantation de Sweet Home, dans le Kentucky.

En pensant à l’exposition, je suis frappée par la manière dont sa forme, éclatée et diffuse, rejoue les logiques de la mémoire. La difficulté de faire remonter des souvenirs traumatiques ou enfouis depuis longtemps.

Ainsi, lorsqu’on est rayé des registres officiels, les souvenirs d’un passé complexe ou violent refusent les termes du récit, la logique du centre et de la marge. Ils remettent en question le désir du regardeur de savoir où nous en sommes, bouleversent nos repères, tandis que des fragments de ce que nous avons refoulé remontent à la surface au moment où l’on s’y attend le moins.

Somos Nosotros, comme de nombreuses œuvres présentées à la White Bay Power Station, se tient en partie dissimulée. Ses sphères d’un autre monde nous invitent à habiter, nous aussi, l’espace de la frontière, une zone liminale entre le passé et l’avenir, mais la lueur éthérée de l’œuvre enveloppe également les corps auxquels elle renvoie d’une beauté tranquille, leur offrant – à l’instar des figures de Living Histories de Breeze – un havre de paix où se reposer.

4. Corps

Dès la semaine d’ouverture de la biennale, des controverses surgissent, appelant à une exposition plus « inclusive », plus à même de répondre aux attentes du public. Les gros titres s’enchaînent. Mais, à mes yeux, ils font écho à la logique qui régit ce continent, où le centre dicte aux marges les conditions de leur inclusion. Tout ce qui, dans cette inclusion, demeure sous condition.

Il y a une scène dans Beloved où un personnage nommé Paul D – qui vivait aux côtés de Sethe à Sweet Home – touche une cicatrice dans son dos. Des lignes complexes sont gravées sur sa peau, dessinant la forme d’un cerisier sauvage, une marque corporelle des cruautés passées. Bien souvent, la lutte entre l’histoire et la mémoire se joue dans le corps. Mais le corps, malgré les tentatives de le contrôler ou de le contenir, peut résister aux récits qu’on lui impose. Il peut imaginer de nouvelles manières d’être.

Au rez-de-chaussée du Sydney Modern Project, je passe d’abord devant un ensemble de bouquets destinés à se faner et se flétrir, réalisé par l’artiste canadienne Kapwani Kiwanga. L’œuvre retrace le passage de la domination coloniale à l’indépendance à travers le continent africain. Mais un peu plus loin, ce sont les peintures d’Abdul Abdullah consacrées aux émeutes de Cronulla qui me bouleversent. Ici, Abdullah, artiste d’origine malaise-indonésienne et descendant de colons-bagnards, rejoue l’un des épisodes les plus marquants de la violence raciale dans l’histoire du pays : une attaque survenue en 2005, au cours de laquelle cinq mille Australiens, blancs pour la plupart, ont attaqué des personnes perçues comme originaires du Moyen-Orient sur la plage de Cronulla, au sud de la ville.

Dans une œuvre, un jeune homme s’apprête à frapper, une bouteille de bière à la main, tandis qu’un autre se recroqueville contre une camionnette blanche, symbole de la masculinité australienne. Dans une autre, un personnage en short blanc s’apprête à donner un coup de pied pour se défendre face à une rangée d’adversaires aux corps musclés. Abdullah traite ces scènes avec toute l’acuité et la gravité d’une peinture de la Renaissance, avec des couleurs riches et vibrantes. Elles rappellent que ces épisodes, que l’on pense appartenir au passé, continuent de fermenter dans cette culture, façonnant encore la psyché d’un pays où celles et ceux identifiés comme « autres » sont toujours perçus comme des envahisseurs, à l’heure où des figures d’extrême droite comme Pauline Hanson refont surface.

La semaine où je visite la biennale, j’écoute un entretien avec Nikesha Breeze qui, réfléchissant à Living Histories, évoque l’origine de la gaze, le matériau de son œuvre, provenant de Gaza.

Je reste bouche bée devant Ngurrara Canvas II, une peinture exceptionnelle réalisée par quarante artistes originaires du Grand Désert de Sable [Great Sandy Desert], installée en face des collages de Teklehaimanot, sur une plateforme de quatre-vingts mètres carrés. Ses lignes et ses cercles, tourbillonnants et complexes, rappellent les jila – ou points d’eau – qui ont mis à l’épreuve le système juridique colonial en faisant valoir un lien ancestral au territoire.

J’admire l’œuvre Code Black/Riot (2025), composée d’une série photographique présentée au Chau Chak Wing Museum, et d’une installation vidéo au Campbelltown Arts Centre, dans lesquels Hoda Afshar, Behrouz Boochani et Vernon Ah Kee mettent en avant les récits de jeunes autochtones incarcérés. Dans les portraits saisissants d’Afshar, les garçons et les filles regardent le spectateur, mais couvrent leurs visages, refusant notre regard, résistant à ce système brutal en affirmant leur droit à l’intimité et à la dignité.

Et, dans un espace plongé dans la pénombre à l’Art Gallery of New South Wales, je suis touchée par une élégante sculpture de Taysir Batniji. Des rangées de savons à l’huile d’olive, issus d’une tradition palestinienne vieille de plusieurs siècles, sur lesquels est gravée la formule arabe dawam el hal men al mohal’ : « aucun état n’est permanent ». Le savon, ordinaire et pourtant si intime, participe aux gestes par lesquels nous prenons soin de nous-mêmes. Mais dans Rememory, l’artiste invite le public, à certains moments, à en emporter un avec lui, et je pense à la façon dont son œuvre fait allusion à notre humanité partagée, et à nos corps qui continuent de dépendre les uns des autres, pour guérir et se réparer.

Neha Kale