Qui contrôle l’image ? qui la diffuse ? et que se passe-t-il lorsque ce pouvoir est redistribué ? L’axe de recherche le plus spectaculaire de CAMP découle directement de ces préoccupations. C’est une caméra de vidéosurveillance bon marché, aperçue pour la première fois dans des salons de beauté et sur les marchés de Mumbai – et même dans une clinique pratiquant des avortements –, qui leur sert de source d’inspiration. Cette technologie, démocratisée par la baisse des prix, est déployée de manière quasi universelle à des fins de surveillance et de sécurité. Pour CAMP, cependant, elle recèle un potentiel bien plus vaste.
Une première expérience d’envergure a lieu en 2006, lors d’une résidence à Khoj, à Delhi. Anand met en place des caméras de vidéosurveillance reliant quatre travailleuses migrantes du quartier de Khirkee, afin qu’elles puissent toutes se voir les unes les autres et elles-mêmes, simultanément, via leurs téléviseurs. Une fois ce dispositif mis en place, l’artiste se retire. Ce qui subsiste, c’est une conversation horizontale entre les participantes, sans intermédiaire. Plusieurs interactions de ce type ont lieu tout au long de Khirkeeyaan, mêlant vidéosurveillance et télévision. Le jeu de « pierre-feuille-ciseaux » est alors entièrement reconfiguré.
En 2008, CAMP est invité à travailler à Manchester. Dans le cadre d’un projet intitulé CCTV Social, le groupe opère un geste audacieux. En collaboration avec la Manchester Metropolitan University, ils ouvrent au public des salles de vidéosurveillance. Pendant une semaine, trente-six personnes habituellement « enfermées » par ces réseaux accèdent aux salles de contrôle pour « voir, observer et surveiller » ce qui s’y déroule. Les échanges qui émergent, entre visiteurs et opérateurs, constituent l’œuvre elle-même. Ils prennent aussi la forme d’une sorte de clinique, où participants et agents de sécurité s’engagent dans une « thérapie à double sens », partageant leurs inquiétudes et leurs visions respectives.
Issu d’un autre volet du projet, Capital Circus se déroule au sein du centre commercial Arndale. Il repose sur un protocole simple et radical, permettant à plus de cent personnes de revendiquer leurs images en vertu des dispositions de la loi sur la protection des données. Celles-ci ont accepté que des opérateurs de vidéosurveillance braquent leurs deux cent cinquante caméras sur elles pendant cinq minutes, suivant chacun de leurs mouvements dans le magasin. Les images ont été montées en direct par les opérateurs depuis leurs consoles, à l’aide d’une technologie de synchronisation. D’une grande simplicité mais d’un impact discret et bouleversant, ce concept transforme le consentement en véritable art public, à travers une œuvre réalisée conjointement par les artistes et le public.
Cette approche prend une dimension différente encore lorsqu’en 2009 CAMP est invité par une organisation artistique palestinienne à produire une œuvre à Jérusalem-Est. Cette proposition soulève des questions fondamentales : vont-ils produire les mêmes images que tant d’autres avant eux ? Comment travailler sans conférer d’autorité à l’État israélien ? Comment filmer sans demander d’autorisation ? La réponse, une fois encore, se trouve dans la vidéosurveillance. Huit familles palestiniennes reçoivent alors des manettes pour contrôler des caméras panoramiques installées sur les toits de leurs maisons, dont certaines sont celles dont elles ont été illégalement expulsées. Le spectateur ne peut pas voir leurs visages, mais perçoit ce qu’ils voient et entend ce qu’ils disent. En résulte l’œuvre profondément émouvante intitulée Al jaar qabla al daar [The Neighbour Before the House], qui non seulement permet au public d’être témoin, mais donne surtout aux Palestiniens les moyens de documenter et de partager les violences qu’ils subissent.
En 2017, lorsque CAMP présente CCTV Landscape From Lower Parel dans la salle IMAX du cinéma de Phoenix Mills, à Mumbai, le collectif a déjà développé une approche caractéristique, à la fois rigoureuse sur le plan structurel et visuellement saisissante. Phoenix, première usine de la ville à être transformée en centre commercial, fut au cœur d’une lutte des ouvriers qui dura plusieurs décennies. L’œuvre consiste alors en une performance en direct, au cours de laquelle trois membres de CAMP retracent les deux cents ans d’histoire de la ville tandis que des images sont diffusées en temps réel, la caméra effectuant des panoramiques et des inclinaisons sur seize kilomètres de paysage urbain.
Plus récemment, en 2022, les artistes présentent en avant-première une œuvre à sept canaux, Bombay Tilts Down, à la Biennale de Kochi-Muziris. Celle-ci est ensuite présentée au MoMA, dans le cadre de l’exposition rétrospective Video after Video: The Critical Media of CAMP. Les images sont filmées depuis un seul point de vue, situé sur le toit de l’hôtel Four Seasons, à l’aide de la « fonction patrouille » de la caméra – la boucle de préréglages que les systèmes de vidéosurveillance parcourent lorsqu’ils sont en mode automatique –, qui a été piratée et reprogrammée, transformant ainsi ce qui était un système de surveillance en un outil de création cinématographique. Ici, CAMP joue à nouveau avec la notion d’agentivité. Après avoir observé la scène pendant un certain temps, on remarque que les gens dans la rue se comportent différemment : ils commencent à regarder en arrière. Parfois, ils réagissent. La surveillance est renvoyée : le regardeur devient celui qui est regardé.