Comme l’a formulé Jérôme Glicenstein à propos de l’économie de l’art contemporain, tel qu’elle se reconfigure en Europe occidentale et en Amérique du Nord à partir des années 1990, puis progressivement à l’échelle mondiale, la circulation permanente est devenue un principe structurant. Dans ce contexte, le format de l’exposition s’est imposé comme le dispositif central de production de visibilité et de légitimation, en même temps qu’il a organisé les déplacements nécessaires à celle-ci ; une capacité à être « partout » qui constitue un critère déterminant pour la carrière des artistes.
Cette « norme » de la mobilité ne s’applique cependant pas de manière homogène. Si les analyses du siècle dernier décrivent la mondialisation de l’art contemporain en termes de hiérarchies structurées autour de pôles dominants – New York, Londres, Paris ou Berlin –, ces dynamiques ont été partiellement reconfigurées au cours des trois dernières décennies. L’hyper-biennalisation du champ et la multiplication de scènes artistiques locales et régionales ont contribué à complexifier les flux et la circulation des artistes et de leurs œuvres. Pour autant, cette diversification ne va pas de pair avec une égalisation des positions : les réseaux de reconnaissance, de valorisation et de sélection professionnelle demeurent distribués de manière inégale. La circulation des artistes, qu’elle soit contrainte ou choisie, continue ainsi d’appliquer une inscription différenciée dans ces réseaux, et ne saurait être considérée comme neutre. Comme l’évoque Achille Mbembe dans son ouvrage Critique de la raison nègre (2013), les mobilités sont filtrées, conditionnées, ralenties ou accélérées selon des critères géopolitiques, économiques ou raciaux.
Fonctionnant comme un révélateur, le boycott devient alors un acte profondément critique. En interrompant un flux, il met à nu les mécanismes habituellement invisibles qui sous-tendent cette mobilité, laissant apparaître le système de contraintes qui rend la circulation obligatoire sous couvert de dialogue global.
Il est aussi un bon indicateur de tensions économiques et politiques que les institutions culturelles dominantes – musées, centres d’art, fondations et galeries – ont tendance à gommer. Celles-ci reposent en grande partie sur des modèles de conservation, d’exposition et de récits façonnés par des histoires coloniales et eurocentrées. Dans cette perspective, accepter de participer équivaut, pour des artistes issus de contextes prétendument « périphériques », à valider des cadres historiographiques et politiques qui les assignent, comme l’affirme Ariella Aïsha Azoulay dans Potential History: Unlearning Imperialism (2019). Certes, ces institutions tentent parfois d’intégrer les contradictions du monde de l’art, qu’il s’agisse des enjeux postcoloniaux ou de genre, de tensions géopolitiques ou de questions de justice sociale. Les artistes se retrouvent pris dans un double standard, contraints de dépendre des institutions qu’ils sont pourtant censés remettre en question.
Au contraire, l’absence permet quant à elle de refuser la mise en récit institutionnelle, face à l’absorption lissée de la critique qu’ils proposent. Elle devient une action située, une tentative de reprendre le contrôle de ses propres conditions d’apparition et de forcer l’ouverture d’un dialogue. On comprend là la position du peintre Zulu Mbaye, surnommé dans la presse « le père du off », qui affirme ne plus participer à la Biennale de l’art africain contemporain Dak’Art depuis 1992, opposant son « mimétisme » vis-à-vis des biennales du Nord global.