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Nahom

Teklehaimanot

Nahom Teklehaimanot

Nahom Teklehaimanot

Ceci est mon silence,
À toi d’en nommer le son

Publié le 06/05/2026

Comment dire l’exil, lorsque les voix de ceux qui le traversent sont réduites au silence ?

Nahom Teklehaimanot est un passeur de mémoires. Il peint comme on raconte des histoires, pour se souvenir.

Une pièce exiguë
Dans l’air, des chaises suspendues : vides.
Flottantes.
Fantomatiques.
Absence de perspective.
Dans un cadre (une cage ?), un oiseau.
Au sol, des fragments de corps sur un carrelage en damier.
À qui appartiennent ces mains, ces jambes et ces visages découpés ?
Qui sont ces mères recroquevillées qui portent leur enfant tout contre leur sein ?

Nahom Teklehaimanot (né à Addis-Abeba en 1991) vit à Nairobi.
Voilà bientôt six ans qu’il est en exil ; six ans qu’il n’a pas revu sa famille, restée en Érythrée, le pays où il a grandi, sous le joug d’une dictature militaire depuis 1993. Il se demande parfois si l’on se souvient encore de lui là-bas. Pour conjurer l’oubli, lui a choisi l’art : peindre pour préserver la mémoire de ce qu’il a laissé et ceux qu’il a quittés. Son histoire personnelle affleure à la surface de ses toiles, peuplées de références culturelles, historiques et artistiques, que l’on peut à l’envi tenter de déchiffrer en parcourant d’un œil attentif ces compositions d’une inquiétante étrangeté. Ses œuvres déploient des paysages émotionnels, complexes et chaotiques, dont on ne sait pas très bien ce qui relève du rêve ou de la réalité, tant les frontières de la perception semblent brouillées. Tout paraît à la fois se juxtaposer, se scinder et s’entremêler ; une tension visuelle née de la rencontre du collage et de l’aérographie, deux techniques que l’artiste a faites siennes, par la force des choses, au fil des années.

Créer avec l’existant

Lorsqu’il commence à exercer comme artiste vers 2013, la peinture, alors trop coûteuse, reste peu accessible en Érythrée. Contraint d’explorer d’autres voies, Nahom Teklehaimanot élabore une technique de collage à partir de boîtes à chaussures qu’il récupère et qu’il découpe en petites pièces pour composer des mosaïques colorées. Une technique pensée à partir de l’existant, qu’il prolonge avec des photographies glanées dans des archives familiales ou sur Internet, cherchant à capturer un regard, une expression ou une position, qu’il dissèque avec soin dans le papier photographique. Sur ses tableaux, il assemble pêle-mêle ces fragments, faisant naître des êtres hybrides, étranges et désarticulés. Sur leurs visages viennent se greffer des morceaux de sculptures ou de masques africains, dont le vocabulaire formel rappelle, sans les citer, les photomontages dadaïstes de Hannah Höch. À l’instar de l’artiste allemande, Nahom Teklehaimanot joue sur les formes et les contrastes : à des corps grisâtres et inquiétants répond un décor coloré et vaporeux, sur lequel toute trace de pinceau demeure invisible – effet rendu possible par l’aérographe (airbrush en anglais), petit outil à air comprimé permettant de pulvériser à distance la peinture sur la toile, autrefois utilisé dans les processus de colorisation et de retouche photographique. Le voir aujourd’hui travailler dans son studio est captivant. Armé de son pistolet miniature, il parcourt la composition à quelques centimètres de la toile, vaporisant avec précision la matière sur ses photocollages préalablement assemblés. Dans un geste presque chorégraphique, il fait progressivement émerger jeux d’ombre et de lumière, dégradés subtils, effets de flou et de mouvement. Lorsqu’il se recule enfin, les figures semblent surgir d’un voile de brume, suspendues entre présence et absence, entre apparition et effacement. Si Nahom Teklehaimanot ne se considère pas comme un « airbrush artist », il a fait de ce procédé un axe central de son langage artistique depuis la pandémie de Covid-19. Installé à l’époque à Addis-Abeba, en Éthiopie, la peinture y est une fois de plus une denrée rare. L’aérographe, qui permet de peindre de larges surfaces avec une faible quantité de matière diluée, lui offre l’occasion de continuer à créer en temps de crise. En autodidacte, il s’attelle à maîtriser les exigences de cette technique, qui requiert patience et minutie : invisibles à l’œil nu, les particules de couleur pulvérisées dans l’air ne se révèlent qu’une fois déposées sur la toile, contraignant l’artiste à anticiper chacun de ses gestes.

Ceci est mon silence

À la première interrogation « de quoi parle votre œuvre ? », l’artiste marque une pause. Il n’y répond pas tout à fait, mais peut-être est-ce la question qui est maladroite. Il choisit plutôt de raconter son expérience de l’exil, tentant de nommer les sentiments qui l’ont parcouru depuis qu’il a quitté l’Érythrée. Entre déracinement, solitude et résilience, Nahom Teklehaimanot évoque surtout le poids écrasant du silence dans lequel son peuple est plongé. Sur l’ensemble de la population érythréenne, un tiers vit à l’étranger : comme lui, d’autres ont fui le pays, état violent et répressif dirigé d’une main de fer depuis plus de trente ans par Isaias Afwerki. « Mais personne ne parle de nous, de notre société qui agonise. Personne n’en parle et personne ne s’y intéresse. D’autres pays, comme le Soudan, sont confrontés au même silence. » L’artiste parle de son expérience personnelle, mais, en creux, c’est une histoire collective qui se dessine : il y a en effet quelque chose d’universel dans ce que fait l’exil aux corps qui le traversent.

Dans ce contexte, l’art est devenu pour Nahom Teklehaimanot un langage, un moyen de se faire entendre, « de parler pour ceux qui ne peuvent pas élever leur voix ». Il se décrit comme un passeur de leur mémoire, peignant comme on écrit des récits, pour se souvenir. C’est cet aspect de son travail qui a conduit Hoor Al Qasimi à le convier à la 25e édition de la biennale, placée sous le signe de la remémoration, mot qualifiant cette mémoire latente ou que l’on ravive, emprunté à l’écrivaine africaine-américaine Toni Morrison.

Portraits de l’exil

À Sydney, Nahom Teklehaimanot transforme ce silence assourdissant en une narration visuelle traversée de résonances musicales. Intitulée This Is My Silence You Name the Sound [Ceci est mon silence, à toi d’en nommer le son], son œuvre se déploie sous la forme d’un immense triptyque sur les murs de l’Art Gallery of New South Wales. L’artiste y expose aux côtés des artistes locaux Ngurrara qui, comme lui, ont fait de la peinture une arme de lutte pour faire entendre leur voix et revendiquer leurs droits à une terre dont ils ont été dépossédés.

Ici, chaque toile tient lieu de mémoire, comme les fragments d’un récit qu’il convient de parcourir pas à pas. « C’est un portrait de l’exil », précise l’artiste. On y croise d’abord le souvenir fragile de sa maison familiale, sorte d’image évanescente d’un « chez-soi » qui n’est désormais plus. Au sol, trois femmes assises tiennent leurs enfants contre leur sein. Des chaises semblent flotter dans le vide, spectrales, telles les reliques de ces mères endeuillées. « Ces chaises incarnent les fantômes de ceux qui sont partis », nous éclaire l’artiste. Dans cette pièce exiguë, on a parfois le sentiment d’étouffer : la composition n’offre guère de perspective pour se projeter au-delà du tableau. La présence d’une colombe nous laisse toutefois entrevoir une lueur d’espoir, mais l’on ne sait pas vraiment si elle est le symbole d’une paix à venir ou l’image d’un oiseau en captivité.

La déambulation se poursuit dans un décor inquiétant peuplé de masques et de visages hagards ; des figures esseulées par l’exil qui semblent désormais ne former qu’un seul corps. Dans cette traversée du désert résonne l’écho d’un épisode biblique dans le Sinaï, mais Nahom Teklehaimanot y a plutôt peint le récit contemporain des migrations forcées. Ici, les références culturelles abondent : keffieh palestinien, collier de cauris, costume de danse, masques… Celui en forme de croix placé au centre de l’œuvre, nous indique l’artiste, est un masque kanaga appartenant au peuple dogon. Scindé en deux parties, il relie les dualités du monde : la terre et le ciel, le visible et l’invisible, le passé et l’avenir. « Il est employé lors des cérémonies marquant la fin du deuil chez les Dogons au Mali, explique-t-il. Il a une charge spirituelle très forte, c’est pourquoi je souhaitais le faire apparaître dans mon travail. » Ce masque est en effet porté au cours du dama, un rite consacré au culte des morts, au cours duquel la « société des masques » accompagne le défunt par des danses et des défilés costumés, dont on retrouve les fibres chatoyantes au centre de la toile.

Nou pas bouger

Son œuvre questionne le silence, mais Nahom Teklehaimanot parle de musique. De celle de Salif Keïta en particulier, dont la chanson Nou pas bouger (1989) a marqué son enfance. Ce titre, dans lequel le chanteur malien dénonce la politique migratoire de la France à la fin des années 1980 – le gouvernement avait fait expulser cent un immigrés par charter jusqu’au Mali en octobre 1986 –, est depuis devenu un hymne de protestation antiraciste. Mais dans l’histoire de Nahom Teklehaimanot, cette chanson recèle un tout autre sens. L’artiste raconte qu’elle était diffusée en boucle sur la seule chaîne de télévision disponible contrôlée par le gouvernement érythréen. Chantées en malinké, en bambara et en français, les paroles demeuraient alors incomprises de celles et ceux qui l’entendaient, vidant le poème de toute sa portée politique. Outil de propagande s’il en est, Nou pas bouger devient ici un instrument de saturation médiatique, et son message s’en trouve ironiquement renversé.

Nulle injonction à l’immobilité chez Nahom Teklehaimanot cependant, dont chacune des œuvres invite au mouvement, tant dans les formes et les couleurs qui rythment l’espace de ses toiles que dans les paysages et les corps qui les traversent. Le visiteur doit lui aussi accepter de se déplacer d’un bout à l’autre de l’œuvre pour en apprécier la riche complexité. Parvenu à l’extrémité du triptyque, il découvre, ballottés au milieu d’une mer déchaînée, des corps rassemblés sur une embarcation de fortune. Comment ne pas y voir une référence au célèbre Radeau de la Méduse ? L’artiste emprunte en effet à Théodore Géricault la même structure pyramidale où s’amoncellent des figures cernées par l’angoisse. Comme chez le peintre français, certaines se dressent encore vers l’horizon, quand d’autres s’abandonnent déjà dans la chute. Les vagues qui composent ce chaos font, elles, appel à l’influence de Hokusai, dont Nahom Teklehaimanot se réclame volontiers. Dans ce monde flottant qui court à sa perte, les silhouettes fantomatiques de ceux qui ont disparu réapparaissent ou s’évanouissent, insaisissables.   

Julia Hancart