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Maud

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Maud Page

Publié le 06/05/2026

Maud Page est directrice de l’Art Gallery of New South Wales. Soucieuse de promouvoir l’art contemporain des Premières Nations d’Australie et de la région Asie-Pacifique, elle s’engage activement en faveur des artistes et du développement des publics. Depuis plusieurs années, elle contribue de manière déterminante à hisser l’institution parmi les musées d’art les plus fréquentés au monde.

Ngurrara Artists – Ngurrara Canvas II (1997)
Même pour ceux qui connaissent intimement leur travail, la rencontre avec l’œuvre monumentale des Ngurrara Artists, présentée dans les espaces de l’Art Gallery of New South Wales à l’occasion de la Biennale de Sydney, tient du moment fondateur. Réalisée en 1997, Ngurrara Canvas II dépasse en effet le simple statut d’œuvre d’art. Bien sûr, on peut être saisi par sa beauté, son ampleur – près de 80 mètres carrés – et la richesse de ses motifs. Mais il faut surtout comprendre qu’elle fut, à l’origine, un outil de revendication politique. Présentée comme preuve devant la justice australienne, elle a permis aux communautés Ngurrara d’obtenir la reconnaissance de leurs terres ancestrales. D’une complexité vertigineuse, la toile ne relève en rien de l’abstraction pure : chaque motif, chaque variation de couleur raconte une histoire, trace un chemin, inscrit un savoir. Elle contient à la fois la mémoire du Ngurrara Country, les récits de ses peuples et la géographie de ses territoires. Sa présence ici relève presque de l’apparition : longtemps évoquée, rarement montrée, elle n’avait jamais été exposée dans cette partie de l’Australie. Et son avenir reste incertain. Il y a dans cette imprévisibilité quelque chose de précieux : une invitation à accueillir l’œuvre sans attente. Une leçon d’impermanence, peut-être, mais aussi un rappel, car elle incarne un lien indéfectible entre l’art, la terre et la mémoire.
◼︎ Art Gallery of New South Wales, Sydney

 

Massinissa Selmani – 1000 Villages (2015)
À travers des dessins d’une extrême délicatesse, l’artiste ravive une page méconnue de l’histoire algérienne : celle des espoirs nés après l’indépendance, lorsque, dans les années 1970, l’État lança un vaste programme de « villages socialistes ». Pensé pour restituer aux populations rurales les terres confisquées durant la colonisation et pour les soustraire à la précarité, ce projet portait en lui une promesse d’émancipation – une utopie qui ne survécut pas à l’épreuve du réel. C’est cette mémoire fragile que Selmani fait affleurer. Puisant dans des archives, des coupures de presse et des documents d’époque, il compose un vocabulaire visuel où se mêlent plans d’habitations, parcelles agricoles, silhouettes d’animaux ou fragments de mobilier. Sur le papier, ces éléments semblent flotter, comme suspendus hors du temps. Le trait est léger, presque effacé ; les images, réalisées par transfert, évoquent des daguerréotypes altérés, comme si l’histoire elle-même se dissipait sous nos yeux. Dans cette œuvre, il ne s’agit pas de reconstituer un récit, mais d’en capter la trace, l’empreinte sensible. À rebours du tumulte et de la démesure propres aux grandes biennales d’art contemporain, son travail propose une expérience presque méditative, une pause : un espace de respiration où l’histoire, loin des discours grandiloquents, se transmet dans un murmure.
◼︎ Penrith Regional Art Gallery, Sydney

 

Mike Hewson – The Key’s Under the Mat (2025)
Imaginez un musée où les règles habituelles sont soudain abolies : ici, personne ne vous demande de chuchoter, de ne pas courir ou de « toucher avec les yeux ». Bien au contraire. Les enfants y sont les bienvenus, les éclats de rire résonnent librement, et l’on peut tout à la fois partager un repas, boire un café, lancer une lessive ou même profiter d’un sauna… C’est cette vision radicalement accueillante qu’a conçue Mike Hewson en investissant le spectaculaire Nelson Packer Tank, un ancien réservoir de pétrole reconverti en espace d’exposition. Dans cette cathédrale souterraine de 2 200 mètres carrés, l’artiste imagine un espace hybride, à mi-chemin entre une œuvre immersive et un lieu de vie. Loin de l’atmosphère calfeutrée des musées, la vie y bat son plein. Le week-end, les familles s’y installent : les enfants jouent pendant que les adultes se détendent, discutent ou improvisent un pique-nique. En semaine, le lieu se transforme : certains artistes investissent le studio d’enregistrement mis à leur disposition, tandis que d’autres prennent possession des platines, insufflant une nouvelle énergie au lieu. Ni tout à fait musée, ni véritable parc, ni simple espace festif, The Key’s Under the Mat brouille les frontières et invente un territoire inédit. Tout y naît de l’existant : matériaux récupérés, objets réemployés, structures détournées. Une esthétique du recyclage qui célèbre l’imperfection, où le désordre devient poésie : une forme de beauté surgissant du chaos, vivante, collective et profondément humaine.
◼︎ Art Gallery of New South Wales, Sydney