Trois siècles ont passé. Les malles en cuir ont cédé la place aux sacs à dos de randonnée, les fresques aux vidéos, les lettres aux proches aux conversations WhatsApp. Et pourtant, quelque chose du Grand Tour subsiste.
La revue Le Grand Tour prolonge cette intuition fondatrice : on forme un regard en allant voir ailleurs, en se confrontant à d’autres formes, d’autres histoires. Aujourd’hui, ce sont Sharjah, Gwangju, Kochi, Riga, São Paulo qui attirent les esprits en quête de décentrement. Le monde de l’art s’est déplacé. Si les artistes rêvent toujours d’une résidence à la villa Médicis, les trajectoires se sont multipliées, du Cap à Helsinki, en passant par une constellation de lieux où se fabrique désormais le regard.
Mais le geste reste le même : voyager pour apprendre, arpenter pour comprendre, observer pour se décaler. On ne rapporte plus des bustes, mais des récits, des gestes, des formes d’attention. Le Grand Tour n’est ni guide ni cartographie : c’est un espace de circulation contemporain, une constellation d’expériences.
Et si Fragonard ou Hubert Robert revenaient aujourd’hui ? Ils n’attendraient sans doute plus le Salon pour montrer leur travail. Ils circuleraient d’une biennale à l’autre, de Venise à São Paulo, de Bamako à Bangkok.
Fragonard, toujours attiré par les scènes galantes et les jeux de lumière, trouverait sans doute dans les formats immersifs et les dispositifs scénographiques d’aujourd’hui un prolongement naturel à sa théâtralité picturale. On imagine sans peine une relecture contemporaine de L’Escarpolette, cette scène faussement légère où une jeune femme, installée sur une balançoire, dévoile involontairement (ou non) ses jupons à un amant embusqué. Vue aujourd’hui, cette composition peut se lire aussi comme une mise en tension des regards, une scène d’exposition du féminin, du contrôle : un espace d’expression idéal pour les artistes féministes qui questionnent les mécanismes de la représentation et de la domination visuelles. À leur contact, Fragonard pourrait renverser son male gaze et reconsidérer les mises en scène du désir et les codes hérités.
Hubert Robert, lui, grand amateur de ruines imaginaires, verrait dans les outils de génération d’images de nouveaux moyens de prolonger ses architectures rêvées. Il expérimenterait sans doute ces dispositifs pour produire ses décors fantasmés, peut-être même aux côtés de Pierre Huyghe, faisant apparaître des architectures qui se recomposent à mesure qu’on les regarde.
Quant à l’abbé de Saint-Non, son compte Instagram regorgerait sans doute de croquis, de playlists, de notes de voyage et de coups de cœur critiques. On l’imagine aisément commissaire invité à la Biennale de Gwangju, orchestrant une section sur l’art comme trace de déplacement, mêlant gravures, archives et récits oraux.
Ils ne rapporteraient plus de marbres ni de copies de maîtres. Leurs valises seraient pleines d’invisible : des émotions devant des œuvres, des histoires étrangères devenues nécessaires, des regards qui changent le nôtre.
Le Grand Tour est donc loin d’avoir disparu, il s’est même démultiplié. Ce sont désormais des milliers de regards qui circulent dans un Très Grand Tour de Sharjah à Sydney ou de Gwangju à Dakar. Et si cette revue s’appelle Le Grand Tour, c’est pour rester fidèle à ceux qui ont ouvert la route et pour que d’autres, aujourd’hui, aient encore envie de partir.