Ce récit, Lamia Joreige le découvre en 2017, lorsque débute sa recherche pour son projet Uncertain Times. Alors en résidence au Radcliffe Institute à Harvard, elle découvre le journal intime de ce soldat qui rêve de voir la paix rétablie sur le territoire palestinien – un vœu pieux, brisé par une mort prématurée, et par le démembrement de la région orchestré de concert par les Français et les Britanniques à la suite des accords Sykes-Picot. Profondément bouleversée par le récit du jeune écrivain, Lamia Joreige se plonge peu à peu dans l’histoire d’une Asie de l’Ouest fragmentée par la Première Guerre mondiale. De Beyrouth à Londres, en passant par Istanbul et Paris, elle arpente les archives diplomatiques françaises, britanniques et ottomanes, dans l’espoir de relier la narration personnelle de Turjman à celle des événements qui ébranlent la région au début du 20e siècle. Devant l’ampleur de ce corpus, Lamia Joreige est décontenancée. Elle qui a pourtant l’habitude d’interroger l’histoire libanaise au contact de ses archives familiales, se retrouve cette fois confrontée à une histoire qu’elle n’a pas vécue : celle des espoirs déçus du panarabisme, de l’échec d’une Grande Syrie et du destin tragique du peuple palestinien. Les sources se croisent, se répondent, se télescopent : il faut du temps – et un espace mental considérable – pour les identifier, les lire, les traduire parfois, et tenter de les interpréter.
Or, de l’espace mental, Lamia Joreige en a peu. En 2019, la thawra [révolution en arabe] éclate au Liban. Tandis que la population se soulève en réponse à une crise économique majeure, bientôt aggravée par la pandémie de Covid-19, l’artiste peine à poursuivre ses recherches. Le 4 août 2020, l’explosion du port de Beyrouth porte un coup d’arrêt à son travail. « Je me suis demandé si l’art avait encore sa place dans un tel contexte. À quoi sert-il quand le monde est en crise ? J’ai remis en question toute ma pratique. »
C’est à Paris, en 2021, que Lamia Joreige retrouve la force de créer. En résidence au Columbia Institute for Ideas and Imagination, elle cherche alors un moyen « d’attaquer le matériau autrement ». À partir des photographies collectées au fil de son enquête, elle commence à dessiner des silhouettes humaines, instaurant un rapport à la fois physique et sensible aux archives qu’elle peinait jusque-là à appréhender. « C’était la première fois que je travaillais avec des formes figuratives, confie-t-elle. J’avais sans doute besoin de garder un lien avec le réel. » Renouant avec sa pratique, l’artiste conçoit une installation suivant le même principe que celui du montage qu’elle emploie dans ses œuvres vidéo. Procédant par couches successives, elle compose des pièces où ses propres réalisations – croquis, dessins, cartes et textes – se superposent au matériau existant – journaux intimes, correspondances, photographies et documents officiels.
En 2022, un premier chapitre du projet est présenté à la Biennale d’Istanbul sous le titre Mapping a Transformation. Sur les murs du musée de Pera, Lamia Joreige déploie une chronique visuelle de cette histoire tentaculaire, qu’elle revisite par fragments, de la Grande Famine du Mont-Liban aux méthodes de propagande britannique, en passant par le rêve inachevé du roi Fayçal. « Je ne suis pas historienne. Je ne veux pas tout dire ; je m’interroge sur l’histoire et ses points de convergence qui, à un moment donné, ouvrent des possibles. » Sans prétention didactique donc, l’œuvre invite néanmoins le spectateur à porter un regard analytique sur le passé, tout en laissant sourdre des récits alternatifs. Puisant dans les méthodes de l’histoire contre-factuelle, Mapping a Transformation fait émerger une question fondamentale : « Que se serait-il passé si les choses s’étaient déroulées autrement ? », une interrogation moins destinée à recevoir une réponse qu’à ouvrir un espace de réflexion critique sur l’état du monde, présent et à venir, en ces temps incertains.