Le film, conçu pour quatre écrans disposés comme les parois disjointes d’une cellule, donne à entendre les voix de travailleurs pénitentiaires, de jeunes garçons passés par la détention et d’une jeune femme dont le long monologue central constitue un moment d’une rare puissance. Ce récit bouleversant des atrocités vues et vécues, traversé par la colère, est asséné avec force par la jeune femme, qui reprend à l’écran pouvoir et agentivité. Le plan se resserre sur ses lèvres qui bougent avec assurance. « Pourquoi ça ne peut pas simplement s’arrêter ? » Une interpellation qui engage le visiteur malgré lui, le confrontant à une forme de complicité silencieuse. Les visages des personnes interviewées sont fragmentés, dissimulés, cadrés de manière à préserver l’anonymat, amplifiant une intensité émotionnelle palpable. Entre ces séquences de parole, Afshar filme des enfants dans des espaces de suspension : flottant dans l’eau, perchés dans les arbres, sautant sur un trampoline. Ces images oniriques, d’une beauté troublante, ne cherchent pas à esthétiser la violence, mais plutôt à créer une dissonance. Elles matérialisent ce qui est empêché, suspendu, interrompu. Ces corps en mouvement deviennent des figures de résistance silencieuse, oscillant entre liberté imaginée et enfermement réel. La beauté, dans l’œuvre d’Afshar, est toujours un moyen de retenir l’attention du regardeur plus longtemps, d’éveiller ses sens.
Un motif traverse l’ensemble du projet : celui de l’appropriation des symboles du vivant par le système carcéral. Les artistes découvrent que les unités de détention portent le nom d’oiseaux autochtones, reprenant une stratégie déjà observée dans le centre australien de détention de migrants sur l’île de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où Behrouz Boochani a été incarcéré. Cette utilisation des symboles du vivant pour désigner des espaces de punition agit comme une violence supplémentaire, brisant durablement le lien entre les enfants et les éléments sacrés de leur environnement. Ces noms d’oiseaux sont désormais et à tout jamais associés au traumatisme et au souvenir douloureux de l’enfermement. Le texte de Boochani décrypte les liens entre les systèmes carcéraux de Manus et de Nauru et les centres de détention pour mineurs en Australie, dévoilant comment ces dispositifs s’observent, se nourrissent et s’influencent mutuellement. Dans les peintures de Vernon Ah Kee, les codes couleur du système carcéral sont inscrits sur des surfaces monochromes, presque illisibles à distance, contraignant le regardeur à s’approcher, à s’impliquer physiquement pour déchiffrer ce langage bureaucratique de la répression.
La série photographique réalisée par Afshar avec les jeunes fréquentant l’organisation locale YETI (Youth Empowerment Towards Independence) constitue une autre approche visuelle du projet. En soutenant des jeunes confrontés à l’incarcération ou à ses conséquences par un accompagnement social, éducatif et juridique, YETI offre le cadre à partir duquel cette collaboration a pu se déployer. Dans cette série, le portrait devient un espace de réappropriation et de résistance : Afshar invite les jeunes qui le souhaitent à se faire photographier en choisissant eux-mêmes les moyens de dissimuler leur identité. Les visages sont ainsi camouflés par des fleurs, des vêtements, des masques, un drapeau, du maquillage, des gestes collectifs. L’une des images les plus saisissantes de la série, primée au Portrait Prize 2025 de la National Portrait Gallery of Australia, montre trois jeunes filles faisant un doigt d’honneur face à l’objectif, geste de résistance adressé à la fois à l’autorité, à l’appareil et à ce qu’il incarne. Le protocole de prise de vue mis en œuvre par Afshar inverse les rapports de pouvoir traditionnels de la photographie : il ne s’agit plus de capturer, mais d’offrir un espace d’expression et de possibles. Les enfants retrouvent une forme d’agentivité. « Être vu, c’est exister », lance l’un des jeunes participants. Cette phrase s’imprime dans l’esprit d’Afshar tant elle résonne avec l’ensemble de son travail : photographier, pour elle, signifie rendre visibles des pans sous-représentés et reconnaître l’existence de l’autre comme sujet agissant.
Présenté dans le cadre de la Biennale de Sydney, Code Black/Riot s’adresse en premier lieu à la société australienne dans son ensemble. Afshar insiste sur ce point : la violence décrite n’est pas une histoire que les communautés autochtones devraient porter seules. Elle est le produit d’un consentement collectif, d’un aveuglement politique et d’une responsabilité partagée. En refusant toute posture surplombante, les artistes construisent une œuvre qui ne cherche ni à choquer ni à réparer, mais à déplacer le regard, à rendre perceptible ce qui, jusqu’ici, restait relégué dans l’ombre.
À l’heure où les biennales interrogent leur rôle face aux urgences politiques contemporaines, l’œuvre Code Black/Riot propose une réponse exigeante et profondément située. Elle ne se contente pas de dénoncer, mais fabrique un lieu de rencontre qui bouscule nos convictions, un espace de solidarité transnationale et de résistance sensible, où l’art devient un outil de transmission, de reconnaissance et, osons l’espérer, de transformation.