DO YOU SPEAK CONTEMPORARY ART ?
Dans le glossaire de notre premier numéro, nous vous proposions un petit éclairage sur les mots à la mode dans l’art contemporain. Deux ans plus tard, le paysage linguistique a un peu changé, et de nouvelles expressions, néologismes et anglicismes se sont invités sur les cartels d’exposition.
Saurez-vous les déchiffrer sans en perdre votre latin ?
HORIZONTAL
2.
(néologisme).
Se dit d’un art pensé comme outil de blanchiment moral, un écran derrière lequel se dissimulent des pratiques extractivistes, coloniales ou écocidaires. Ou quand des multinationales tentent de redorer leur image au moyen d’actions philanthropiques. Un programme réjouissant !
3.
(nom féminin).
Comme si la philosophie et l’écologie avaient eu un enfant. Terme forgé à partir du préfixe grec oikos (la maison) et sophia (la sagesse), c’est au philosophe norvégien Arne Næss que l’on doit son invention en 1960. À rebours d’une vision anthropocentrée, ce concept remet en cause la place de l’humain au sommet de la hiérarchie du vivant. Fondamental chez Félix Guattari, il pense conjointement trois dimensions indissociables – environnementale, sociale et mentale – et la manière dont leurs relations s’articulent au politique. Dans l’art contemporain, il déplace le regard : les artistes ne se contentent plus de représenter la nature, mais travaillent avec elle, en adoptant la perspective des végétaux, des patates ou des micro-organismes. Une autre manière d’habiter le monde, sans se penser au centre.
5.
(locution latine).
Se dit d’une œuvre pensée pour le lieu où elle est exposée. 7. (anglicisme). Invitation à ralentir le regard dans un monde saturé d’images et de flux. En opposition à l’accélération et à la logique de rendement, valorise des rythmes de création et de réception plus lents, où l’attention compte autant que ce qui est montré. Faire moins, regarder mieux, et résister au « toujours plus ».
8.
(anglicisme).
Si vous trouvez celui-là, c’est que vous êtes vraiment un as du jargon… Nouvelle expression apparue dans les pages de Frieze Magazine, se dit d’une tendance curatoriale où le langage s’étire dans des titres poétiques et des cadres nébuleux, évoquant toutes les crises du monde sans jamais vraiment en nommer une seule. Plonge l’art dans un brouillard esthétique, efface le local et la responsabilité concrète, et crée l’illusion d’un monde de l’art unique, intrinsèquement progressiste. Un flou artistique auquel Anthony Gardner fait référence dans notre interview d’Anthony Gardner.
9.
(adjectif).
Se dit d’un mode de pensée, de création ou de technologie qui résiste (plus ou moins héroïquement) au tout numérique. Dans l’art contemporain, il est souvent convoqué comme refuge sensible face à la dématérialisation du monde, mais rarement comme fétiche nostalgique du « c’était mieux avant » : il célèbre la matière, le geste, le grain et l’accident.
10.
(adjectif).
Nouvelle coqueluche des centres d’art, se dit d’un principe supérieur, qui élève l’esprit à un niveau métaphysique au-delà de. De quoi exactement ? Réalité, connaissance, entendement ou nature… à vous de choisir.
12.
(concept).
Désigne un monde fait de relations, de circulations et de croisements permanents. Rien n’y est isolé ou immobile : tout se transforme au contact des autres. Une vision proposée par Édouard Glissant qui préfère la complexité aux frontières nettes et les récits multiples aux histoires dominantes.
VERTICAL
1.
(concept)
Théorisé par Nicolas Bourriaud dans les années 1990, se dit des pratiques artistiques qui prennent pour matériau principal les relations humaines plutôt que des objets. Ici, l’œuvre n’est pas ce que l’on regarde, mais ce que l’on fait ensemble : discuter, cuisiner, partager un moment.
4.
(nom féminin).
Courant philosophique qui s’intéresse à l’expérience vécue, à la manière dont le monde « apparaît » à la conscience, indépendamment de tout jugement de valeur. En art, il invite à prendre au sérieux l’expérience du spectateur : le corps, les sensations, la perception du temps et de l’espace. Regarder une œuvre, ce n’est plus la comprendre, c’est l’éprouver.
6.
(néologisme).
Capacité à agir de façon intentionnelle, sur soi, sur les autres et son environnement. En 1990, Judith Butler y fait référence dans son essai fondateur Trouble dans le genre : elle mobilise cette notion pour penser l’émancipation et la possibilité de subvertir les normes établies. Une manière de rappeler que rien – ni les corps ni les identités – n’est totalement inné. Tout est construit et peut, par là même, être déconstruit.
11.
(anglicisme).
Activité de prendre soin, de soi et des autres. Incarne, plus qu’une tendance, une responsabilité et une éthique : une manière de considérer le lien social en célébrant la vulnérabilité et le souci des autres. Concept anglais dont la richesse sémantique est difficile à traduire, il est parfois désigné en français comme l’éthique de la « sollicitude ». Enjeu de justice sociale pour Paul Ardenne, il s’incarne dans les formes de solidarité et d’entraide qu’artistes et commissaires imaginent pour (re)trouver une harmonie collective.
13.
(concept).
Qui refuse de dormir dans des boîtes grises : se transforme, s’active, se raconte et se réécrit au présent. À l’inverse des formes figées et institutionnelles, inclut les corps, les voix et les usages. Le passé y devient un matériau instable, toujours rejouable, en perpétuelle réinvention.