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Rose B.

Simpson

Rose B. Simpson

Rose B Simspon

Publié le 05/05/2026

Marcher pas à pas
en pleine conscience

Marcher pieds nus dans le froid, sentir le sol craquer sous ses pas, avancer dans la conscience des sensations. Chez Rose B. Simpson, le geste artistique commence par une manière de se tenir dans le monde avec respect et gratitude. Pour la Biennale de Sydney, elle renonce aux formes monumentales qui ont marqué sa pratique pour s’engager dans un protocole volontairement minimal : un film, un vêtement de lin blanc, et une marche filmée dans des paysages proches de chez elle au Nouveau-Mexique. Peu d’objets, peu de moyens, mais une attention accrue à ce que chaque geste engage.
To Guest, le titre de l’œuvre, se conjugue comme un verbe. Être invité est une manière de se présenter dans des lieux, de traverser des territoires qui ne nous appartiennent pas, de reconnaître que nos corps eux-mêmes sont des espaces empruntés. Le vêtement, cousu par l’artiste et porté pendant le tournage, agit comme une préparation : il ne s’agit pas de se donner à voir, mais de se rendre disponible à ce qui arrive. La simplicité de la tenue conditionne la posture, le rythme, la qualité de présence. À travers ce déplacement, Rose B. Simpson interroge ce que produire veut dire aujourd’hui : combien d’énergie une œuvre prélève, quels liens elle mobilise, quelles absences elle crée ailleurs. Loin de l’objet spectaculaire, elle cherche une forme qui tienne dans un envoi léger, dans un corps en marche, dans une relation attentive aux lieux traversés.

Le Grand Tour (LGT) : En préparant cet entretien, je suis tombée sur votre projet Lexicon, qui rassemble beaucoup de pratiques très différentes dans votre travail – la céramique, la sculpture, les voitures, la peinture murale, le dessin. Y a-t-il un fil conducteur qui traverse toute votre œuvre, et qui pourrait aussi être ce qui vous accompagne vers la Biennale de Sydney ?

Rose B. Simpson (RBS) : Je crois que ce fil est partout. Je n’ai pas besoin de le chercher très loin, il est en moi. J’ai passé beaucoup de temps dans le monde de l’art contemporain, à l’université, dans les musées, dans les galeries, à apprendre son langage. Et en même temps, à cause de qui je suis et d’où je viens, je suis toujours en train de penser à la manière dont mon héritage, mes ancêtres et mes valeurs peuvent exister dans ces espaces-là. Tout cela vient aussi du fait d’avoir grandi dans un environnement marqué par le colonialisme, par une forme de stress postcolonial. Cela vous questionne forcément : pourquoi les gens se traitent comme ils le font ? comment se tient-on les uns face aux autres ? comment habite-t-on un lieu, une histoire, un corps ? Ces questions traversent mon travail, même quand je ne les formule pas directement.

LGT

À quoi pensez-vous en préparant Sydney ? Qu’est-ce qui vous semble le plus important de montrer ?

RBS

En ce moment, c’est la question d’être une invitée. J’ai récemment travaillé au Japon, et cela a été une expérience très forte pour moi. Je vis sur mes terres ancestrales, où ma famille est depuis très longtemps, et dont je porte l’histoire dans mon corps. Me retrouver ailleurs, dans un autre pays, dans un autre contexte culturel, m’a fait basculer de l’autre côté de cette expérience : j’étais celle qui arrive, celle qui ne connaît pas, celle qui doit apprendre. En tant que personne autochtone qui a grandi dans un contexte de colonisation et de génocide, cela m’a rendue encore plus attentive à la manière dont ma présence affecte les lieux et les communautés où je vais. Il y a quelque chose de très particulier d’être à la fois porteuse de cette histoire et, en même temps, une invitée chez les autres. Quand j’ai pensé à la Biennale de Sydney, cette question est revenue de façon très claire. L’Australie est un territoire profondément colonisé, et traversé encore aujourd’hui par cette violence. En tant qu’artiste autochtone venant d’ailleurs, je me suis demandé : comment me présenter là-bas ? Comment me déplacer dans un endroit qui n’est pas le mien ? Comment puis-je être présente, sans imposer ? C’est à partir de là que cette idée de to guest est née. Pas comme un état, mais comme une pratique. Comment est-ce qu’on agit, comment est-ce qu’on se comporte, comment est-ce qu’on pense, quand on accepte vraiment qu’on est une invitée ?

LGT

Comment cela se traduit-il dans le projet pour Sydney, dans les choix que vous faites ou les choses que vous décidez de ne plus faire ?

RBS

C’est précisément pour cette raison que je ne fais pas une grande sculpture. À la place, je réalise un film et je couds un vêtement. Je suis en train de le coudre en ce moment même. Quand je voyage – par exemple, quand je me rends au Japon , je ne m’habille pas comme chez moi. J’ai beaucoup de tatouages ; je les couvre. Je pense à la manière dont je me présente, à la manière dont je me tiens dans un endroit qui n’est pas le mien, à ce qui est respectueux. Je me suis rendu compte que nous sommes invités tous les jours, partout. Je suis une invitée dans ce corps. Une invitée dans cette vie. Une invitée dans ce nom même. Dans ma culture, on dit que notre nom est un nom emprunté, que cette vie est une vie empruntée. Et quand on commence à penser de cette manière, cela change la façon dont on se déplace dans le monde. Le vêtement que je couds est une tenue qui me « rehausse ». Mettre quelque chose de spécifique sur son corps, c’est entrer dans une autre manière d’être. Je vais porter cette tenue pour filmer. Je vais marcher dans des paysages près de chez moi, sur mes terres, et me filmer dans cet état de conscience. Peut-être qu’on ne verra pas toujours la tenue à l’écran, mais elle aura déterminé la manière dont j’ai marché, respiré, regardé. Le vêtement sera exposé à côté du film. Il est ma présence sans ma présence.

LGT

Qu’est-ce que le geste de coudre représente pour vous, dans votre parcours et dans votre histoire ?

RBS

Coudre fait partie de qui je suis depuis toujours. Dans ma culture, on ne peut pas acheter ce dont on a besoin pour les cérémonies. Tout doit être fabriqué. Depuis que je suis enfant, j’ai appris à coudre, à broder, à assembler, à faire des choses avec mes mains. C’est comme la céramique ou l’élevage : ce sont des savoirs transmis, des manières de prendre soin les uns des autres et de maintenir une continuité. Pendant longtemps, je n’ai même pas réalisé que tout le monde ne savait pas faire ça. Je pensais que c’était normal, que c’était ce que les gens faisaient partout. Et puis je me suis rendu compte que ce n’était pas le cas. Le vêtement que je suis en train de coudre pour Sydney n’est pas un costume au sens d’un design. C’est un geste. Une manière de me préparer, de me présenter en tant qu’invitée. Le fait de le faire moi-même, point par point, couture après couture, fait partie de ce que le projet m’apprend. C’est un tissu simple, en lin blanc, mais ce qui compte, ce n’est pas l’esthétique. C’est le temps, l’attention, l’intention qui sont cousus dedans. Ce vêtement va être porté pour marcher, pour filmer, pour être en relation avec un lieu. Il est là pour me rappeler comment me tenir dans le monde.

LGT

Comment s’est passé le tournage, depuis le geste de filmer jusqu’au moment de revenir sur les images ?

RBS

J’ai filmé seule, dans des lieux proches de chez moi — dans le désert, parmi les rochers, au pied des falaises. Ce sont des endroits où je me sens en relation avec le paysage, où je peux être pleinement attentive à ce qui m’entoure. C’était important pour moi de préserver cet état de présence, sans témoin, sans regard extérieur, au moment du tournage. Je me suis imposé des règles très simples, presque des contraintes : marcher pieds nus, sentir le sol, laisser la caméra glisser vers ce qui est sous mes pieds. Le film n’est pas organisé autour d’un récit, mais autour du temps : marcher, s’arrêter, respirer, repartir. Après-coup, j’ai écrit des fragments de pensée, des sortes de méditations que j’ai enregistrées en studio et ajoutées au montage comme une voix intérieure. Le vêtement n’est pas forcément visible à l’image, mais il agit sur tout le reste : la posture, le rythme, la manière d’habiter l’espace. Ce que le film met en jeu, ce n’est pas un paysage à regarder, mais un état d’attention à traverser.

LGT

Vous parlez beaucoup du temps, de l’attention, de ce que vous mettez dans le geste. Qu’est-ce que cela change, pour vous, dans la manière de penser ce que « coûte » une œuvre ?

RBS

Pour envoyer ce vêtement à Sydney, j’aurais besoin d’un tout petit colis. C’est tout. Si j’envoyais une sculpture, il faudrait une caisse, du bois, des arbres abattus, des combustibles fossiles pour la transporter à l’autre bout du monde. Et si j’allais sur place pour fabriquer l’œuvre, je retirerais de l’énergie à ma communauté, à ma fille, à mon territoire. L’énergie est une ressource. Elle prend beaucoup de formes. Ce n’est pas seulement du pétrole ou du bois, mais aussi du temps, de l’attention, de l’engagement. Je suis investie dans ma communauté. J’ai une fille qui est dans une école d’immersion linguistique tribale, où elle apprend une langue qui a failli disparaître. Je ne peux pas l’emmener à l’autre bout du monde pour un événement artistique, parce que ce serait aussi lui retirer quelque chose de fondamental. Et puis il y a la Terre. Nous sommes des invités sur cette planète aussi. Comment est-ce que je peux être respectueuse de ce que je prends, de ce que j’utilise ? Envoyer un fichier vidéo et un petit colis, c’est l’empreinte la plus légère possible. Avec l’influence que j’ai aujourd’hui, comment dire plus avec moins ? Comment être consciente de ce que je fais et de ce que cela coûte ?

LGT

Avec le recul, qu’est-ce que ces grands projets vous ont appris sur vos propres limites ?

RBS

Mon exposition au Young Museum de San Francisco était énorme. J’ai soudé pendant six mois. J’en ressens encore les effets aujourd’hui. J’ai été exposée à beaucoup de toxines ; je suis devenue très sensible. Cela a eu un impact sur mon corps, sur ma vie, sur ma relation à ma fille et à ma communauté. Et ce n’est pas seulement moi. Ce genre de projet coûte à beaucoup de gens, et à l’environnement aussi. J’ai commencé à me demander si c’était vraiment ça, faire de l’art. Si « plus grand » voulait vraiment dire « mieux ». Je me suis surprise à penser que ralentir, être plus attentive, plus consciente, se taire parfois, et écouter, pouvait être plus important que produire toujours plus. Je ne peux pas aller dire aux autres de faire attention si, moi-même, je continue à fonctionner comme si les ressources étaient infinies. Il y a une part de moi qui essaie vraiment de se pardonner d’avoir cru que le monumental, le spectaculaire, entraînait forcément plus de changements. Je ne suis plus sûre de cela aujourd’hui.

LGT

Comment ces réflexions autour du ralentissement résonnent-elles autour de vous ?

RBS

Il y a des moments où je me sens très seule, même parmi les artistes que je connais depuis longtemps et qui réussissent je suis contente pour eux , mais je les vois devenir des sortes de machines capitalistes. Et rien en moi ne veut aller dans cette direction. Je n’ai pas besoin de plus. Je n’ai pas besoin de plus grand. Je me sens souvent beaucoup plus connectée à des personnes en dehors du monde de l’art. Certaines de mes relations les plus importantes sont avec des gens qui pensent d’abord en termes spirituels, pas en termes de carrière ou de marché. Avec eux, on parle de spiritualité, de responsabilité, de ce que cela signifie d’être en vie.

LGT

Le fait de ne pas être physiquement à Sydney pour préparer ce projet semble avoir joué un rôle très particulier dans tout ce que vous venez de décrire.

RBS

Quand je travaille quelque part, d’habitude, je vais sur place. Je demande au lieu ce dont il a besoin. Je marche, j’écoute, je regarde. Là, je ne pouvais pas faire cela. Je ne pouvais pas aller en Australie et demander au territoire ce qu’il voulait. Alors j’ai dû aller ailleurs. J’ai dû aller en moi. Je me suis demandé : qu’est-ce qui doit être dit ? Comment puis-je être sincère sans me sentir autorisée à prendre plus que ce que je devrais ? Être une invitée, ce n’est pas seulement l’être dans un autre pays. C’est être une invitée dans ce corps, dans cette culture, dans ce genre, dans ce nom même. Et cette prise de conscience est pour moi un cadeau. Elle élimine toute idée de légitimité ou de quelque chose qui me serait dû. Elle me rappelle que je dois me tenir dans le monde avec respect, attention, gratitude.

LGT

Quand vous êtes invitée par des institutions, qu’est-ce que vous regardez en premier pour décider comment vous engager ou non ?

BK

Tellement de choses nous ont déjà été prises. Je ne veux pas continuer ce mouvement d’extraction. Je ne prends pas de terre, je ne prends pas de pierres, je ne prends pas d’objets, je ne prends pas de savoirs pour les emmener ailleurs et en faire des œuvres. Je ne demande pas non plus à ma communauté de donner de son temps, de son énergie, de son travail pour mes expositions à l’extérieur. Si je leur demandais de fabriquer quelque chose pour un projet ailleurs, ce serait encore leur demander de donner, alors qu’on nous a déjà tant pris. Je préfère donner en retour. Je couds des vêtements cérémoniels, je dessine des logos, je fais des choses gratuitement pour les gens autour de moi. C’est ma façon de rééquilibrer. L’énergie est une forme de monnaie. Si je prends de l’énergie pour mon travail, je dois en rendre ailleurs. Dans beaucoup d’institutions, on demande aux artistes autochtones de réparer la colonisation, de jouer le rôle de « la voix indigène ». On leur demande d’organiser des rencontres, des panels, de faire le travail relationnel à la place des institutions. Je ne veux pas ça. Si une biennale veut travailler avec des communautés autochtones, c’est à elle d’effectuer ce travail, avec les peuples qui sont là, et ne pas demander à d’autres peuples colonisés de venir réparer.