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Dread

Scott

Dread Scott

Dread Scott

Les États-Unis
derrière les barreaux

Publié le 06/05/2026

À la Biennale de Sydney, Dread Scott ressort de l’ombre un projet fondateur : Lockdown, une série de portraits photographiques réalisés dans les prisons étatsuniennes au tournant des années 2000.

Une œuvre que l’actualité n’a pas rendue caduque – elle l’a rendue urgente.

Depuis plus de trente ans, Dread Scott fait de l’art un instrument de résistance. Artiste révolutionnaire autoproclamé, il ausculte l’Amérique dans ce qu’elle a de plus violent et de plus dissimulé.

Un nom comme manifeste

Dread Scott ne s’appelle pas Dread Scott ; il s’appelle Scott Tyler. Le nom qu’il s’est forgé convoque plusieurs histoires à la fois. Celle de Dred Scott d’abord, un esclave qui intenta un procès pour obtenir sa liberté. En 1857, la Cour suprême des États-Unis ne se contenta pas de le débouter : elle énonça un principe d’une brutalité glaçante, selon lequel il n’existait aucun droit qu’une personne noire détenait et qu’un homme blanc fût tenu de respecter. Ces mots, à peine reformulés, traversent encore l’œuvre de l’artiste comme un fil rouge. Le nom est aussi un clin d’œil aux dreads – ces tresses associées

au mouvement rastafari et à la résistance des peuples opprimés – et à la terreur que ce nom est censé inspirer, dread signifiant l’effroi en anglais. Ce nom, c’est déjà tout un programme.

Diplômé de l’Art Institute de Chicago en 1989, il attire l’attention nationale alors qu’il est encore étudiant avec une installation devenue légendaire : What Is the Proper Way to Display a US Flag? Un drapeau américain posé à même le sol, et, au-dessus, un carnet de pages blanches mis à disposition du public, invité à répondre à la question posée par le titre de l’œuvre. Des milliers de personnes remplissent des centaines de pages de messages à l’attention de l’artiste : soutien, indignation, perplexité. Certains écrivent ainsi debout, piétinant le drapeau. L’œuvre provoque une tempête. Le président Bush la qualifie de « honteuse ». Le Congrès américain la dénonce et vote une loi visant à « protéger le drapeau ». Pour s’opposer à ces tentatives de rendre le patriotisme obligatoire, Dread Scott et trois autres militants brûlent des drapeaux sur les marches du Capitole – un acte qui, porté devant la Cour suprême, aboutit à une décision historique en faveur de la liberté d’expression. C’est un artiste de vingt-trois ans qui vient de remporter une bataille juridique contre le gouvernement américain.

Depuis, Dread Scott n’a pas changé de cap. Slave Rebellion Reenactment (2019) reconstitue grandeur nature le soulèvement de 1811 sur la côte de Louisiane avec quatre cents participants. A Man Was Lynched by Police Yesterday (2015) hisse un drapeau noir devant le Whitney Museum, en réponse au meurtre de Walter Scott par un policier. Et plus récemment, The All African People’s Consulate (2024), dont on se souvient encore : on en avait poussé la porte pendant la Biennale de Venise, avec l’enthousiasme du visiteur curieux, pour tomber sur des agents sérieux qui, derrière un comptoir, posaient cette question : « Quel est votre lien avec l’Afrique ? », avant de nous remettre un visa. Ceux qui traversent le monde sans y penser devaient justifier leur présence. Ce jour-là, le précieux passeport pesait soudain plus lourd.

Sydney, vingt ans après

Quand la commissaire de la Biennale de Sydney contacte Dread Scott, elle a déjà une idée précise : c’est Lockdown (2001-2004) qu’elle souhaite montrer, ce projet vieux de plus de vingt ans, moins connu que les grandes pièces qui ont jalonné sa carrière. L’artiste en convient : « c’est un projet largement oublié ». Le public connaît surtout What Is the Proper Way to Display a US Flag? ou ses projets les plus récents. C’est le sort de bien des œuvres dans une carrière aussi dense. Mais après quarante ans de pratique, une autre lecture de ce travail devient possible : des correspondances apparaissent, des continuités qu’on ne voyait pas. « C’est un mouvement qui s’amorce à peine. »

Le projet est simple dans sa forme, radical dans son propos : photographier les détenus avec l’éclairage soigné d’une séance de studio, recueillir leurs témoignages, puis dissocier les voix des visages dans l’espace d’exposition. Montrer cette série à Sydney n’est pas anodin. Le pays a été pensé par les Britanniques comme une colonie pénitentiaire – une destination pour leurs indésirables, sur un territoire dont la population autochtone n’a jamais été consultée. À Sydney, l’œuvre s’enrichit d’une résonance nouvelle : « Si vous êtes un tant soit peu attentif, énonce l’artiste, vous vous demanderez : qui se rend à cette biennale ? Ce n’est pas vraiment sa population autochtone, qui est pourtant tout autour de nous. » Lockdown a beau être ancré dans le territoire étatsunien, son propos traverse les frontières. La politique carcérale se renforce dans de nombreux pays, en Europe et ailleurs – comme si le modèle américain, malgré tout ce qu’il révèle de ses propres dérives, trouvait des adeptes. « J’espère que ce que vivent actuellement les États-Unis servira d’avertissement, pas d’exemple. »

Angle mort

C’est à la fin des années 1990 que Dread Scott tourne son regard vers ce que la société étatsunienne préfère ne pas regarder : ses prisons. Entre 1980 et 2000, la population carcérale quadruple. Plus de deux millions de personnes sont incarcérées – soit près de 1 % de la population totale, un chiffre sans équivalent dans le monde. La « guerre contre la drogue » déclarée par les administrations successives se mue en guerre contre les pauvres, et particulièrement les hommes noirs et latinos. Dread Scott lit alors Search and Destroy: African American Males in the Criminal Justice System, de Jerome G. Miller – une plongée dans les mécanismes d’un système judiciaire dont il commence à mesurer toute la brutalité.

Lockdown est né d’une interrogation : qui sont ces deux millions de personnes derrière les barreaux ? L’artiste décide d’aller à leur rencontre en prison – encore faut-il y accéder. Accompagné d’un criminologue, il parvient à entrer dans un établissement du New Jersey, la Northern Correctional Facility, grâce à une sorte de vide juridique. Ni agence de presse, ni travailleur social, il est artiste – suffisamment connu pour qu’un refus d’accès fasse mauvaise presse, mais suffisamment inoffensif aux yeux de l’administration pour qu’on le laisse entrer avec son matériel. L’artiste sait qu’il n’est pas vraiment le bienvenu. « Ils m’ont laissé entrer, mais ils ne voulaient pas de moi ici. »

Face aux détenus, il va droit au but, par respect autant que par conviction. Il pose d’emblée les termes de sa présence : « La principale condition pour aller en prison aujourd’hui, c’est d’être pauvre, noir ou latino. » Et pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur qui il est : « Je suis un révolutionnaire. Je pense que ces prisons sont des navires négriers qui ne flottent pas. » Ce n’est qu’après avoir expliqué le projet et énoncé sa position qu’il demande l’accord de ceux qu’il souhaite photographier – un consentement éclairé, pas une simple formalité.

Onze portraits, pas un de plus

Le temps est compté. Trente à soixante minutes par détenu – à peine le temps de s’apprivoiser. Deux hommes refusent d’être photographiés. L’artiste n’insiste pas : il leur propose simplement de rester là, de parler ou ne rien faire. Pour certains, c’est déjà une respiration dans la routine implacable de l’incarcération.

Au final, il réalise onze portraits, là où il en espérait trente. Les attentats du 11 septembre 2001 ont tout interrompu. L’accès aux prisons est devenu plus difficile du jour au lendemain. L’attention du monde s’est déplacée vers la politique étrangère américaine. Les financements se sont taris. « Toutes les questions sur l’incarcération de masse ont disparu du radar », explique l’artiste. Le projet s’interrompt, inachevé. Il faudra attendre vingt ans pour que l’œuvre s’impose à Sydney.

Les photographies sont en noir et blanc – un choix esthétique ancré dans une tradition, celle des portraits de détenus, mais aussi dans l’histoire de la photographie documentaire, de Danny Lyon à Roy DeCarava. Mais là où ses prédécesseurs photographiaient dans les conditions du lieu, Dread Scott apporte la lumière d’un studio. Les hommes sont photographiés avec la dignité qu’on accorde aux puissants : « Je voulais faire de beaux portraits. C’est différent. C’est un choix. »

Au Campbelltown Arts Centre, Dread Scott partage l’espace d’exposition avec l’artiste Helen Grace, qui a photographié la longue campagne pour la libération de Violet Roberts et de son fils Bruce, condamnés en 1980 pour le meurtre d’Eric Roberts, leur mari et père, dont ils étaient victimes de violences. Faisant face à ce travail documentaire agencé sur des structures métalliques noires, les onze portraits de Dread Scott sont alignés sobrement sur un mur blanc. Tandis que l’on avance le long de l’accrochage, les récits des détenus émergent dans un murmure, sans que l’on puisse assigner une voix à un portrait. Les haut-parleurs sont intentionnellement décalés, forçant le spectateur à circuler entre les œuvres sans jamais pouvoir fixer une parole à un homme. Une voix, un visage, une histoire – on ne sait pas vraiment qui coïncide avec quoi. C’est exactement l’effet que Dread Scott cherche à produire : déstabiliser les catégories mentales, révéler ce que l’on croit savoir sur ceux que l’on enferme.

Ce que les prisonniers savent

Parmi les rencontres qui ont marqué l’artiste, il y a cet homme dont les mots résonnent encore avec précision : « La différence entre moi et le président, c’est que les crimes que je commets sont des crimes de nécessité. Ceux du président sont des crimes de luxe et d’opportunité. Les miens sont punis. Les siens s’appellent du leadership responsable. » Il y a aussi ce jeune homme blanc, dealer de drogue issu d’une famille de dealers. Le gouvernement l’avait suivi pendant des mois, attendant ses dix-huit ans pour l’arrêter et le juger comme adulte. Sa conclusion était limpide : « Au lieu d’essayer d’aider un gamin qui a fait de mauvais choix, la société et le gouvernement l’ont laissé continuer pour pouvoir le punir plus sévèrement à sa majorité. » Ces histoires ne changent pas les convictions de Dread Scott – il les avait déjà –, mais elles leur donnent un visage, une épaisseur, une vérité que les chiffres ne restituent pas.

Dread Scott a envoyé à chacun des détenus une copie de leur portrait – tirages argentiques faits à la main – avec une lettre de remerciements. Il a appris bien plus tard, en croisant l’un d’eux par hasard, qu’aucune lettre ni aucune photo n’était jamais arrivée. La prison avait tout intercepté.

Art sous fascisme

Dread Scott ne mâche pas ses mots sur Trump. « Trump est un fasciste. Je ne dis pas ça comme une insulte. Je pense qu’il l’est vraiment. Il ne respecte pas l’État de droit. Il assassine des gens à travers le monde. Il déporte des personnes dans des pays qu’elles n’ont jamais vus. Il a attaqué le pouvoir judiciaire, les avocats, la dissidence politique et artistique. » Cette idée que l’art doit répondre au politique, il la porte depuis longtemps ; bien avant Trump. C’est Public Enemy et l’album It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back qui lui ont ouvert cette voie, en lui montrant comment la politique révolutionnaire pouvait s’incarner dans la culture, comment l’art pouvait s’adresser aux plus marginalisés. « Ça a transformé ma façon de voir les choses. » Il pense aussi à la Russie avant l’invasion de l’Ukraine, et aux artistes qui avaient encore une certaine liberté de parole, mais qui, du jour au lendemain, ont dû choisir entre se taire et partir. Les membres de Pussy Riot ont ainsi fui le pays les unes après les autres – arrêtées, emprisonnées, condamnées en leur absence.

Aujourd’hui, c’est cette même conviction qui l’anime. Avec des artistes et des créateurs de toutes disciplines, il a lancé Fall of Freedom, un week-end national d’action culturelle qui s’est tenu les 21 et 22 novembre 2025. En quelques semaines, plus de six cents événements ont été organisés dans plus de quarante États, des grandes métropoles aux petites villes du Nebraska ou du Texas. « Les gens ne veulent pas vivre sous le fascisme. Ils savent que la culture est nécessaire – pour comprendre le monde, mais aussi pour trouver de la joie dans les temps sombres. » John Legend, Michael Moore et d’innombrables anonymes ont porté l’initiative dans leur communauté. Dread Scott ne perd pas espoir ; c’est un révolutionnaire. « Je pense qu’il existe encore une fenêtre, avant que le fascisme ne soit pleinement consolidé, où nous avons une liberté de parole relative. Je vais continuer à faire des œuvres – jusqu’à ce que ça devienne intenable. »

Evelyne Cohen