Dread Scott ne s’appelle pas Dread Scott ; il s’appelle Scott Tyler. Le nom qu’il s’est forgé convoque plusieurs histoires à la fois. Celle de Dred Scott d’abord, un esclave qui intenta un procès pour obtenir sa liberté. En 1857, la Cour suprême des États-Unis ne se contenta pas de le débouter : elle énonça un principe d’une brutalité glaçante, selon lequel il n’existait aucun droit qu’une personne noire détenait et qu’un homme blanc fût tenu de respecter. Ces mots, à peine reformulés, traversent encore l’œuvre de l’artiste comme un fil rouge. Le nom est aussi un clin d’œil aux dreads – ces tresses associées
au mouvement rastafari et à la résistance des peuples opprimés – et à la terreur que ce nom est censé inspirer, dread signifiant l’effroi en anglais. Ce nom, c’est déjà tout un programme.
Diplômé de l’Art Institute de Chicago en 1989, il attire l’attention nationale alors qu’il est encore étudiant avec une installation devenue légendaire : What Is the Proper Way to Display a US Flag? Un drapeau américain posé à même le sol, et, au-dessus, un carnet de pages blanches mis à disposition du public, invité à répondre à la question posée par le titre de l’œuvre. Des milliers de personnes remplissent des centaines de pages de messages à l’attention de l’artiste : soutien, indignation, perplexité. Certains écrivent ainsi debout, piétinant le drapeau. L’œuvre provoque une tempête. Le président Bush la qualifie de « honteuse ». Le Congrès américain la dénonce et vote une loi visant à « protéger le drapeau ». Pour s’opposer à ces tentatives de rendre le patriotisme obligatoire, Dread Scott et trois autres militants brûlent des drapeaux sur les marches du Capitole – un acte qui, porté devant la Cour suprême, aboutit à une décision historique en faveur de la liberté d’expression. C’est un artiste de vingt-trois ans qui vient de remporter une bataille juridique contre le gouvernement américain.
Depuis, Dread Scott n’a pas changé de cap. Slave Rebellion Reenactment (2019) reconstitue grandeur nature le soulèvement de 1811 sur la côte de Louisiane avec quatre cents participants. A Man Was Lynched by Police Yesterday (2015) hisse un drapeau noir devant le Whitney Museum, en réponse au meurtre de Walter Scott par un policier. Et plus récemment, The All African People’s Consulate (2024), dont on se souvient encore : on en avait poussé la porte pendant la Biennale de Venise, avec l’enthousiasme du visiteur curieux, pour tomber sur des agents sérieux qui, derrière un comptoir, posaient cette question : « Quel est votre lien avec l’Afrique ? », avant de nous remettre un visa. Ceux qui traversent le monde sans y penser devaient justifier leur présence. Ce jour-là, le précieux passeport pesait soudain plus lourd.