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Behrouz Boochani
Vernon Ah Kee
Hoda Afshar

Hoda Afshar

Code Black/Riot Anatomie d’une violence invisible

Publié le 06/05/2025

Comment rendre visible ce qui est tenu hors champ ?

Entre écoute et contournement, cette œuvre collaborative affronte l’incarcération des enfants autochtones et fait de l’image un espace de résistance.

Septembre 2025. À peine avions-nous achevé d’ajuster les derniers détails de l’exposition Hoda Afshar. Performer l’invisible, présentée au musée du quai Branly-Jacques Chirac, que l’artiste me confiait son projet en cours pour la Biennale de Sydney. Dès les premiers mots, je suis saisie. Code Black/Riot, conçu en collaboration avec l’artiste aborigène Vernon Ah Kee et l’écrivain et ancien détenu politique Behrouz Boochani, s’inscrit dans la continuité d’une pratique innovante et engagée tout en constituant, de son propre aveu, l’entreprise la plus difficile et la plus éprouvante de son parcours.

Depuis une quinzaine d’années, le travail de Hoda Afshar entremêle étroitement politique et esthétique pour se déployer comme un espace où s’éprouvent, avec une acuité rare, les mécanismes contemporains de la visibilité. À travers la photographie, le film et des dispositifs collaboratifs complexes, l’artiste australo-iranienne interroge les formes de l’enfermement, de l’exil et de la violence systémique, faisant émerger des réalités que les dispositifs politiques et médiatiques s’emploient à maintenir hors champ : corps relégués, récits dissimulés, violences perpétrées sous couvert de normalité. Chez Afshar, l’image n’est jamais neutre ; elle ouvre un espace de tension et de négociation où se rejouent des rapports de pouvoir, de confiance et de responsabilité.

Convergences des luttes

Code Black/Riot s’ancre dans une réalité largement ignorée. En Australie, l’âge de la responsabilité pénale est fixé à dix ans – l’un des seuils les plus bas au monde et les centres de détention pour mineurs sont occupés de manière écrasante par des jeunes issus des communautés aborigènes. Alors que les jeunes des Premières Nations ne représentent qu’environ 6,6 % des 10-17 ans en Australie, ils constituent près des deux tiers (65 %) des mineurs en détention. Cette surreprésentation ne saurait être interprétée comme l’indice d’une criminalité inhérente ; elle est le produit d’un système de surveillance et d’incarcération profondément marqué par un racisme structurel. Cette disproportion n’est ni accidentelle ni conjoncturelle : elle est symptomatique de la persistance d’un système colonial qui cible les corps les plus vulnérables afin d’entraver l’avenir même des communautés concernées.

Le projet s’enracine dans une série de rencontres et de convergences politiques, auxquelles se mêlent des coïncidences heureuses. Tout commence par de nombreuses tasses de thé et des conversations animées entre Hoda Afshar et Vernon Ah Kee. Tous deux représentés par la galerie Milani à Brisbane et engagés, depuis des positions différentes, dans une critique de la violence institutionnelle, ils se retrouvent en 2023 dans un contexte marqué par l’intensification de la guerre en Palestine. Installée en Australie depuis 2007, Afshar a construit une pratique attentive aux dispositifs d’exclusion, de détention et de contrôle, qu’elle aborde depuis l’expérience du déplacement et de l’exil. Vernon Ah Kee, artiste aborigène lié aux peuples Kuku Yalandji, Waanji, Yidinji et Gugu Yimithirr du Queensland, inscrit quant à lui son travail dans une critique continue de la violence coloniale exercée sur les peuples autochtones et leurs représentations. Au gré de leurs discussions, les parallèles entre le colonialisme de peuplement en Australie, les systèmes carcéraux offshore et les régimes d’oppression transnationaux s’imposent comme un terrain de réflexion commun, propre à nourrir le désir d’expérimenter l’œuvre collective.

Et puis, un jour, Afshar reçoit un courriel de l’organisation autochtone « Change the Record », engagée depuis des années dans la lutte pour relever l’âge de la responsabilité pénale des enfants. L’invitation arrive à point nommé, et agit comme un catalyseur : le projet ne pouvait exister que sous la forme d’une collaboration étroite, menée avec et depuis les communautés concernées. À l’instar de travaux précédents d’Afshar qu’il s’agisse de Remain (2018) autour des réfugiés détenus sur l’île de Manus en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou Agonistes (2020) consacrés aux lanceurs d’alerte en Australie –, Code Black/Riot s’inscrit dans un processus de présence et d’écoute au long cours, fondé sur un cadre relationnel : ici, invitation explicite des communautés, accompagnement par des organisations et présence continue de médiateurs et collaborateurs autochtones.

Écouter l’indicible

S’ouvre alors une intense phase de recherche dans le nord du Queensland, à Townsville, à Cairns et dans les territoires environnants. Behrouz Boochani, ancien détenu de l’île de Manus, rejoint le duo formé par Afshar et Ah Kee. Les trois complices vont, pendant plusieurs semaines, sillonner la région, à la rencontre des familles, des travailleurs sociaux, des anciens détenus, des enfants et adolescents aborigènes pris dans le cycle de la détention. Ce temps long de présence et d’écoute fournit la matière première du socle conceptuel du projet. « Tout ce que l’on croit savoir sur la détention des enfants s’effondre lorsqu’on entend les récits de l’intérieur », me confie Afshar. Dès l’enfance, ces jeunes subissent désavantages structurels, discriminations et criminalisation précoce. À ce dont ils auraient besoin soin, protection, amour se substitue trop souvent la répression. À rebours des discours officiels qui présentent les centres de détention comme des espaces de réhabilitation, les témoignages recueillis dépeignent un système conçu pour perpétuer durablement le traumatisme, normaliser la violence et enfermer les enfants dans un cycle sans issue menant presque mécaniquement vers la prison une fois arrivés à l’âge adulte. Cette réalité est connue, tolérée, comme orchestrée par une force invisible qui la rend inévitable.

Le trio ne peut pénétrer l’enceinte des centres de détention. L’accès leur est interdit. De cette contrainte, Afshar, Ah Kee et Boochani puisent une stratégie de contournement qui constitue l’essence formelle et politique du projet. Code Black/Riot se déploie sous la forme d’une installation immersive associant un film multiécrans, une série photographique, un ensemble de peintures et un texte littéraire. Loin de documenter frontalement l’espace carcéral, l’œuvre tisse une cartographie de ses marges, de ses récits, de ses codes et de ses métaphores. Le titre même du projet renvoie au langage interne du système pénitentiaire : un code couleur utilisé par les gardiens, où le « code black » désigne une émeute c’est-à-dire, littéralement, des enfants en révolte.

Cartographier les symboles de la violence

Le film, conçu pour quatre écrans disposés comme les parois disjointes d’une cellule, donne à entendre les voix de travailleurs pénitentiaires, de jeunes garçons passés par la détention et d’une jeune femme dont le long monologue central constitue un moment d’une rare puissance. Ce récit bouleversant des atrocités vues et vécues, traversé par la colère, est asséné avec force par la jeune femme, qui reprend à l’écran pouvoir et agentivité. Le plan se resserre sur ses lèvres qui bougent avec assurance. « Pourquoi ça ne peut pas simplement s’arrêter ? » Une interpellation qui engage le visiteur malgré lui, le confrontant à une forme de complicité silencieuse. Les visages des personnes interviewées sont fragmentés, dissimulés, cadrés de manière à préserver l’anonymat, amplifiant une intensité émotionnelle palpable. Entre ces séquences de parole, Afshar filme des enfants dans des espaces de suspension : flottant dans l’eau, perchés dans les arbres, sautant sur un trampoline. Ces images oniriques, d’une beauté troublante, ne cherchent pas à esthétiser la violence, mais plutôt à créer une dissonance. Elles matérialisent ce qui est empêché, suspendu, interrompu. Ces corps en mouvement deviennent des figures de résistance silencieuse, oscillant entre liberté imaginée et enfermement réel. La beauté, dans l’œuvre d’Afshar, est toujours un moyen de retenir l’attention du regardeur plus longtemps, d’éveiller ses sens.

Un motif traverse l’ensemble du projet : celui de l’appropriation des symboles du vivant par le système carcéral. Les artistes découvrent que les unités de détention portent le nom d’oiseaux autochtones, reprenant une stratégie déjà observée dans le centre australien de détention de migrants sur l’île de Manus, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où Behrouz Boochani a été incarcéré. Cette utilisation des symboles du vivant pour désigner des espaces de punition agit comme une violence supplémentaire, brisant durablement le lien entre les enfants et les éléments sacrés de leur environnement. Ces noms d’oiseaux sont désormais et à tout jamais associés au traumatisme et au souvenir douloureux de l’enfermement. Le texte de Boochani décrypte les liens entre les systèmes carcéraux de Manus et de Nauru et les centres de détention pour mineurs en Australie, dévoilant comment ces dispositifs s’observent, se nourrissent et s’influencent mutuellement. Dans les peintures de Vernon Ah Kee, les codes couleur du système carcéral sont inscrits sur des surfaces monochromes, presque illisibles à distance, contraignant le regardeur à s’approcher, à s’impliquer physiquement pour déchiffrer ce langage bureaucratique de la répression.

La série photographique réalisée par Afshar avec les jeunes fréquentant l’organisation locale YETI (Youth Empowerment Towards Independence) constitue une autre approche visuelle du projet. En soutenant des jeunes confrontés à l’incarcération ou à ses conséquences par un accompagnement social, éducatif et juridique, YETI offre le cadre à partir duquel cette collaboration a pu se déployer. Dans cette série, le portrait devient un espace de réappropriation et de résistance : Afshar invite les jeunes qui le souhaitent à se faire photographier en choisissant eux-mêmes les moyens de dissimuler leur identité. Les visages sont ainsi camouflés par des fleurs, des vêtements, des masques, un drapeau, du maquillage, des gestes collectifs. L’une des images les plus saisissantes de la série, primée au Portrait Prize 2025 de la National Portrait Gallery of Australia, montre trois jeunes filles faisant un doigt d’honneur face à l’objectif, geste de résistance adressé à la fois à l’autorité, à l’appareil et à ce qu’il incarne. Le protocole de prise de vue mis en œuvre par Afshar inverse les rapports de pouvoir traditionnels de la photographie : il ne s’agit plus de capturer, mais d’offrir un espace d’expression et de possibles. Les enfants retrouvent une forme d’agentivité. « Être vu, c’est exister », lance l’un des jeunes participants. Cette phrase s’imprime dans l’esprit d’Afshar tant elle résonne avec l’ensemble de son travail : photographier, pour elle, signifie rendre visibles des pans sous-représentés et reconnaître l’existence de l’autre comme sujet agissant.

Présenté dans le cadre de la Biennale de Sydney, Code Black/Riot s’adresse en premier lieu à la société australienne dans son ensemble. Afshar insiste sur ce point : la violence décrite n’est pas une histoire que les communautés autochtones devraient porter seules. Elle est le produit d’un consentement collectif, d’un aveuglement politique et d’une responsabilité partagée. En refusant toute posture surplombante, les artistes construisent une œuvre qui ne cherche ni à choquer ni à réparer, mais à déplacer le regard, à rendre perceptible ce qui, jusqu’ici, restait relégué dans l’ombre.

À l’heure où les biennales interrogent leur rôle face aux urgences politiques contemporaines, l’œuvre Code Black/Riot propose une réponse exigeante et profondément située. Elle ne se contente pas de dénoncer, mais fabrique un lieu de rencontre qui bouscule nos convictions, un espace de solidarité transnationale et de résistance sensible, où l’art devient un outil de transmission, de reconnaissance et, osons l’espérer, de transformation.

Annabelle Lacour

Vernon Ah Kee, Hoda Afshar, Behrouz Boochani Code/Black Riot