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Ngurrara

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Ngurrara Artists

Ngurrara

Publié le 05/05/2026

Peindre la terre
quand les mots manquent

Il est, dans l’art, des instants qui agissent comme des épiphanies. Des rencontres qui ébranlent vos croyances et défont vos certitudes. Des œuvres qui modifient durablement votre rapport au monde. Ngurrara Canvas II fait partie de celles-ci.
Cette toile monumentale est née du geste conjoint de quarante et un artistes, tous issus du Ngurrara Country
[pays Ngurrara], territoire ancestral des peuples aborigènes de l’Australie-Occidentale, parmi lesquels on retrouve les groupes linguistiques Walmajarri, Wangkajunga, Mangala, Juwaliny et Manjiljarra. Posée à même le sol de l’Art Gallery of New South Wales, l’œuvre impose tant par son ampleur – près de quatre-vingts mètres carrés – que par sa richesse visuelle : une constellation de symboles, de tracés et de formes colorées en affleure à la surface. Face à elle, l’œil européen vacille, incapable d’en saisir la complexité. Rien n’y est abstrait : les Ngurrara Artists y ont cartographié leurs terres, inscrit leurs savoirs et tissé leurs récits. Chaque motif porte la mémoire de celles et ceux qui l’ont peinte, telle une empreinte vivante.

Avant de rejoindre les murs d’un des plus grands musées d’Australie, cette peinture s’est d’abord inscrite dans une longue histoire de lutte politique. En 1997, elle fut présentée devant le National Native Title Tribunal (NNTT) [Tribunal national des droits fonciers autochtones] comme un acte de revendication : celui de la reconnaissance des peuples Ngurrara comme propriétaires légitimes de leurs terres ancestrales, avant que les colons européens ne s’attachent à les leur spolier.
Pour Le Grand Tour, les voix de différentes générations d’artistes et médiateurs se répondent à travers le temps : celle de Ngarralja Tommy May (1935-2022), acteur de la création de l’œuvre, dont le témoignage nous parvient aujourd’hui de manière posthume ; celle de Terry Murray (1976), l’un des plus jeunes peintres de la toile ; mais aussi celles d’Annette Kogolo (1960-2024), Eva Nargoodah (1958), Cameron Duncan (2003), Karen Dayman et Jermaine Muller, qui, chacun à leur manière, prolongent et relaient encore la transmission des savoirs liés à la toile. Car il est aussi, dans l’art, des œuvres qui tiennent lieu de parole quand les mots viennent à manquer.

Le Grand Tour (LGT) : L’histoire de Ngurrara Canvas II a commencé bien loin de l’univers muséal de Sydney. Avant d’être présentée comme une œuvre, elle est surtout un acte de revendication politique destiné à obtenir la reconnaissance de la souveraineté de votre territoire. Pouvez-vous revenir sur son origine ?

Annette Kogolo (AK) : À la fin des années 1990, les Ngurrara Artists se sont réunis afin de réfléchir à la meilleure manière de faire entendre au gouvernement que nous étions les maîtres de notre territoire, ses propriétaires et ses gardiens. Il leur a semblé essentiel que les différents groupes linguistiques du Ngurrara Country – en particulier les peuples Walmajarri, Wangkajunga, Mangala, Juwaliny et Manjiljarra – se rassemblent pour peindre ensemble et transmettre leurs histoires à travers l’art. C’était une manière très concrète de représenter la géographie de leur pays. Ils ont donc peint l’ensemble de leur territoire, dans toute son étendue. Lorsque les représentants du gouvernement et du native title [droit foncier autochtone, qui reconnaît aux peuples aborigènes et insulaires du détroit de Torres des droits et intérêts sur leurs terres et leurs eaux, régis par une loi de 1993, ndlr] nous ont rendu visite, les anciens se sont tenus debout sur la toile et ont déclaré : « Ici, c’est mon territoire. C’est là que je suis né, que j’ai vécu, chassé et cueilli. C’est un lieu d’une grande importance. Nous savons que nous sommes les propriétaires incontestables de notre terre. »

LGT

En quoi l’art a-t-il été un moyen de faire entendre votre voix ?

Karen Dayman (KD) : L’artiste qui fut le premier à suggérer de peindre cette revendication territoriale était conscient que la langue constituait un obstacle. Il savait que le tribunal ne comprendrait rien à leur argumentation si elle était présentée dans leur propre langue. Pour lui, peindre le pays revenait à le revendiquer.

Ngarralja Tommy May (NTM) : Nous avons commencé ce travail en nous rendant par deux fois à Kurtal. La première fois, nous avons nettoyé le jila [point d’eau], et seules deux femmes ont commencé à peindre. Plus tard, nous nous sommes demandé comment parler de notre pays devant le tribunal. J’ai alors dit : « Si les Kartiya [Européens] ne croient pas nos paroles, qu’ils regardent nos peintures : elles disent toutes la même chose. » C’est ainsi qu’est née l’idée d’utiliser nos peintures comme preuves devant la cour. La peinture ne sert que de preuve. Nous avons peint notre histoire pour que les représentants du native title comprennent – pour qu’ils saisissent ce qu’est notre peinture, notre pays, notre ngurra. Tout est lié.

LGT

Comment cette peinture a-t-elle été utilisée concrètement lors de la procédure de native title ?

KD

Elle a été présentée lors d’une audience plénière du National Native Title Tribunal à Pirnini, en mai 1997, dont l’objectif était de réunir les parties concernées afin de débattre de la revendication territoriale. Les artistes et les demandeurs se sont tenus debout sur chaque partie de la toile correspondant à leur territoire. Avec l’aide d’interprètes, ils ont expliqué leur droit à revendiquer ces terres. Le président du tribunal a été bouleversé par l’œuvre, déclarant qu’il s’agissait là de la démonstration la plus éloquente qu’il ait jamais vue, et que cette toile constituait un artefact culturel et juridique d’importance nationale. Onze ans se sont toutefois écoulés avant que le droit à leurs terres ne soit enfin reconnu au peuple Ngurrara. Le juge Gilmour, qui présidait alors l’audience, a déclaré :

« … La cour ne vous accorde pas de droit foncier autochtone. Elle constate plutôt que ce droit existe déjà. Elle constate que cette terre vous appartient. Que cela repose sur vos droits et coutumes traditionnels et qu’il en a toujours été ainsi. La loi dit à tous les Australiens que cette terre vous appartient et qu’elle vous a toujours appartenu. »

LGT

C’est une œuvre monumentale – d’environ quatre-vingts mètres carrés – à laquelle quarante et un artistes ont participé. De l’ensemble se dégage pourtant une grande harmonie. Comment ce travail collectif a-t-il été conçu et organisé ?

KD

Chaque artiste y a pris place en fonction de sa terre d’origine. Ainsi que l’a affirmé Ngarralja Tommy May, « la toile, c’est notre pays ». Il a donc été facile pour les artistes de déterminer où peindre, car cela allait de soi. Tous connaissent leur pays ; ils se sont donc placés au bon endroit.

NTM

Nous savions exactement comment nous y inscrire les uns par rapport aux autres. Nous connaissons notre territoire, et nous savons qui est responsable de chaque jila. Nous ne traversons pas le pays des autres sans précaution ; nous y pénétrons avec respect. Dans la loi kartiya, cependant, nous ne savons pas à quoi nous en tenir : tout semble mélangé.

LGT

Quel souvenir gardez-vous de l’époque où la peinture a été réalisée ?

Eva Nargoodah (EN) : Je n’étais pas là quand l’œuvre a été peinte – j’avais des enfants en bas âge à l’époque – mais je me souviens des peintures et du matériel qui étaient en train d’être emballés au centre d’art lorsque les artistes sont partis à Pirnini pour réaliser l’œuvre. J’ai été très émue en entrant ici. Je revois tout le monde là-bas, au tribunal, toutes ces personnes âgées qui parlaient de leur vie – sans toutefois parler anglais.

Cameron Duncan (CD) : Je n’étais pas encore né lorsque la peinture a été créée. C’est ici, à la Biennale de Sydney, que je l’ai vue pour la première fois. J’ai été envahi par des sentiments contradictoires : à la fois de bonheur et d’excitation à l’idée de découvrir l’œuvre, mais aussi de tristesse, car cette peinture évoquait le souvenir de mes aînés qui l’avaient peinte. Le frère de ma grand-mère faisait partie des artistes de Ngurrara Canvas II ; il y a peint un lieu appelé Pikarung (Joanna Springs).

Jermaine Muller (JM) : Je n’ai vu la toile qu’à notre arrivée à Sydney. J’avais vu des photos, mais pas l’œuvre elle-même. Quand je l’ai vue pour la première fois – cette carte du désert peinte par nos aînés, indiquant les points d’eau, les sentiers, les dunes et toutes les histoires que recèle cette terre –, cela m’a immédiatement rappelé la peinture de ma grand-mère. Cela m’a procuré un puissant sentiment d’appartenance et de reconnaissance – de notre identité en tant que peuples du désert – et une meilleure compréhension de celles et ceux qui se sont battus pour que notre pays soit reconnu et respecté.

LGT

Ngurrara Canvas II est souvent présentée comme une cartographie de votre territoire. Que représente-t-elle pour vous ?

EN

C’est bien plus qu’une simple carte. Elle nous indique où nous sommes et d’où nous venons. Que l’on s’y rende en avion ou en voiture, les esprits des aînés qui appartiennent à ce pays sont toujours là. C’est bien plus qu’une simple carte : c’est notre terre natale. Les performances qui l’accompagnent sont deux chants Wayampajarti et Kurtal pour faire advenir la pluie. Les anciens connaissaient cette cérémonie, ils l’ont pratiquée et l’ont perpétuée. Et ils nous l’ont enseignée. Ils n’ont jamais cessé de nous raconter ces histoires.

JM

Ngurrara Canvas II est une carte vivante du pays, reliant cinq groupes linguistiques distincts. Elle dépeint un territoire animé par les récits, les déplacements et la mémoire. Les chemins qui sillonnent la toile symbolisent les voyages, les relations et le savoir partagé. Cette œuvre renferme l’identité et le sentiment d’appartenance des peuples Ngurrara. Ce n’est pas seulement une carte, mais l’histoire des liens qui unissent la terre, la langue et la culture. Les reliefs, tels que les points d’eau, les pistes et les dunes qui composent le paysage de cette toile ne sont pas seulement des éléments géographiques. Ils sont porteurs de sens, de lois et d’histoires. Chaque motif sur la toile est intentionnel.

LGT

Depuis 1997, Ngurrara Canvas II a beaucoup circulé. Il a fallu attendre vingt ans pour qu’elle retourne sur son territoire d’origine, en 2017. Comment comprendre ce parcours, et que signifie ce retour dans le Great Sandy Desert ?

Terry Murray (TM) : Pour moi, l’année 2017 a été un moment de grande célébration, l’occasion de Parnkimanu Ngurrara [réveiller la toile], avec la force des artistes qui l’ont peinte. Nous voulions rendre hommage à ceux qui nous ont quittés et à ceux qui sont encore parmi nous… C’était donc le moment de nous réunir, vingt ans plus tard, pour célébrer et réactiver notre Ngurrara Canvas.

LGT

Est-ce important de présenter la toile à l’horizontale, au sol ?

TM

Oui, car c’est comme cela qu’elle a été réalisée : à même le sol, à Pirnini.

LGT

Et à la Biennale de Sydney ?

EN

C’est formidable que Hoor nous ait invités à présenter cette œuvre. Ici, d’autres artistes explorent le lien avec leur terre natale. À ce titre, ce fut un plaisir de rencontrer le peuple d’Amata, de découvrir leur danse et l’art qui les accompagne. Leur performance au sein du musée, avec les lances fabriquées par les hommes, était impressionnante à voir.

LGT

La biennale accueille un public international. Beaucoup de visiteurs découvrent peut-être l’histoire du pays Ngurrara à travers cette œuvre. Que souhaitez-vous qu’ils comprennent ou ressentent ?

CD

J’aimerais que le public comprenne que ce n’est pas une peinture ordinaire. C’est une vue aérienne de notre territoire – là où nos ancêtres ont vécu et marché – et je veux rappeler à tous que cet endroit est bien réel et qu’il existe toujours. Les chants et les danses que nous pratiquons autour de lui servent à faire venir la pluie dans le désert. Nous sommes les peuples Ngurrara.

JM

Je souhaiterais que le public voie Ngurrara Canvas II comme un territoire vivant. Pas seulement comme une carte, mais comme une entité vivante : un lieu qui recèle des histoires, des mémoires et des identités. Qu’il comprenne, en voyant l’œuvre, que cette terre est vivante et consciente, que tout cela est à la fois ancestral et actuel. Les peuples du désert n’appartiennent pas au passé. Nous perpétuons notre culture. Nous sommes toujours connectés à notre territoire aujourd’hui.

LGT

Cette œuvre semble vivante, habitée par les mémoires et les savoirs de ceux qui l’ont créée. Comment ces récits et ces connaissances se transmettent-ils aujourd’hui aux plus jeunes générations ?

EN

Je me souviens d’un ancien, Spider. Il parlait fort et il fallait l’écouter ! Il nous parlait sans cesse. Tout est là, dans cette peinture. Elle nous parle. Y compris des histoires, comme celle de ma grand-mère qui, s’étant brûlée enfant, avait été soignée avec de la cendre et de la graisse de varan. Toutes ces histoires sont contenues dans cette œuvre. Nous les conservons encore, nous continuons à les raconter et à les écouter.

Ngurrara Artists :

Munmarriya Daisy Andrews, Milyinti Dorothy May, Kulyukulyu Trixie Shaw et Elsie Doondoon, Ngarralja Tommy May, Ngumumpa Walter Rose, Jukuja Dolly Snell, Nyirlpirr Spider Snell, Yilpara Jinny James, Purlta Maryanne Downs, Jijijar Molly Dededar, Kurtiji Peter Goodijie, Mayapu Elsie Thomas, Waninya Biddy Bonney, Kuji Rosie Goodjie, George Tuckerbox, Nyuju Stumpy Brown, Luurn Willie Kew, Nyanjarn Charlie Nunjun, Nyangkarni Penny K-Lyon, Nada Rawlins, Yukarla Hitler Pamba, Miltja Thursday Pindan, Killer Pindan, Murungkurr Terry Murray, Kunga Monday Kunga, Wajina Paji Honeychild Yankarr, Kurnti Jimmy Pike, Pijaji Peter Skipper, Rrarj David Chugana, Parlun Harry Bullen, Tapiri Peter Clancy, Maukura Jimmy Nerrimah, Jukuna Mona Chugana, Ngarta Jinny Bent, Minangu Huey Bent, Kapi Lucy Cubby, Pulukarti Honey Bulagardie, Pajiman Warford Pajiman, Ngurnta Amy Nuggett, Japarti Joseph Nuggett.