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Lamia

Joreige

Lamia Joreige

Lamia Joreige

War Diaries
L’Histoire en miroirs

Publié le 06/05/2026

Chez Lamia Joreige, le déplacement est à la fois sujet et geste. L’artiste remue les archives. Elle les traduit, les transpose, les superpose ; elle explore les convergences du passé pour mieux éclairer le présent.

Regards sur une œuvre polymorphe où l’Histoire se déploie en miroirs, entre l’Asie de l’Ouest et l’Océanie.

Dimanche 9 mai 1915

J’écris ces lignes en proie à une profonde inquiétude. Je ne peux penser à rien d’autre qu’à notre malheur présent. Quand cette guerre maudite prendra-t-elle fin, et que nous arrivera-t-il ensuite ? Nos vies sont menacées de toutes parts : une guerre européenne et une guerre ottomane, une flambée des prix, une crise financière et des sauterelles qui envahissent le pays du nord au sud. Pour couronner le tout, des maladies infectieuses se propagent désormais dans tout le territoire ottoman… 

Extrait du journal intime d’Ihsan Turjman (1893-1917)
Year of the Locust: A Soldier’s Diary and the Erasure of Palestine’s Ottoman Past
Oakland, University of California Press, 2011 [traduit de l’anglais].

Jérusalem, 1915. Un jeune soldat consigne ses pensées dans un journal. Tandis que l’Empire ottoman est sur le point de se déliter, il partage ses espoirs et ses angoisses sur l’avenir d’une Palestine éprouvée par la guerre, dont les répercussions se font encore douloureusement sentir. Il n’écrira que deux ans. En 1917, il est assassiné. Il a alors vingt-quatre ans.

Il s’appelle Ihsan Turjman.

En ces temps incertains

Ce récit, Lamia Joreige le découvre en 2017, lorsque débute sa recherche pour son projet Uncertain Times. Alors en résidence au Radcliffe Institute à Harvard, elle découvre le journal intime de ce soldat qui rêve de voir la paix rétablie sur le territoire palestinien – un vœu pieux, brisé par une mort prématurée, et par le démembrement de la région orchestré de concert par les Français et les Britanniques à la suite des accords Sykes-Picot. Profondément bouleversée par le récit du jeune écrivain, Lamia Joreige se plonge peu à peu dans l’histoire d’une Asie de l’Ouest fragmentée par la Première Guerre mondiale. De Beyrouth à Londres, en passant par Istanbul et Paris, elle arpente les archives diplomatiques françaises, britanniques et ottomanes, dans l’espoir de relier la narration personnelle de Turjman à celle des événements qui ébranlent la région au début du 20e siècle. Devant l’ampleur de ce corpus, Lamia Joreige est décontenancée. Elle qui a pourtant l’habitude d’interroger l’histoire libanaise au contact de ses archives familiales, se retrouve cette fois confrontée à une histoire qu’elle n’a pas vécue : celle des espoirs déçus du panarabisme, de l’échec d’une Grande Syrie et du destin tragique du peuple palestinien. Les sources se croisent, se répondent, se télescopent : il faut du temps – et un espace mental considérable – pour les identifier, les lire, les traduire parfois, et tenter de les interpréter.

Or, de l’espace mental, Lamia Joreige en a peu. En 2019, la thawra [révolution en arabe] éclate au Liban. Tandis que la population se soulève en réponse à une crise économique majeure, bientôt aggravée par la pandémie de Covid-19, l’artiste peine à poursuivre ses recherches. Le 4 août 2020, l’explosion du port de Beyrouth porte un coup d’arrêt à son travail. « Je me suis demandé si l’art avait encore sa place dans un tel contexte. À quoi sert-il quand le monde est en crise ? J’ai remis en question toute ma pratique. »

C’est à Paris, en 2021, que Lamia Joreige retrouve la force de créer. En résidence au Columbia Institute for Ideas and Imagination, elle cherche alors un moyen « d’attaquer le matériau autrement ». À partir des photographies collectées au fil de son enquête, elle commence à dessiner des silhouettes humaines, instaurant un rapport à la fois physique et sensible aux archives qu’elle peinait jusque-là à appréhender. « C’était la première fois que je travaillais avec des formes figuratives, confie-t-elle. J’avais sans doute besoin de garder un lien avec le réel. » Renouant avec sa pratique, l’artiste conçoit une installation suivant le même principe que celui du montage qu’elle emploie dans ses œuvres vidéo. Procédant par couches successives, elle compose des pièces où ses propres réalisations – croquis, dessins, cartes et textes – se superposent au matériau existant – journaux intimes, correspondances, photographies et documents officiels.

En 2022, un premier chapitre du projet est présenté à la Biennale d’Istanbul sous le titre Mapping a Transformation. Sur les murs du musée de Pera, Lamia Joreige déploie une chronique visuelle de cette histoire tentaculaire, qu’elle revisite par fragments, de la Grande Famine du Mont-Liban aux méthodes de propagande britannique, en passant par le rêve inachevé du roi Fayçal. « Je ne suis pas historienne. Je ne veux pas tout dire ; je m’interroge sur l’histoire et ses points de convergence qui, à un moment donné, ouvrent des possibles. » Sans prétention didactique donc, l’œuvre invite néanmoins le spectateur à porter un regard analytique sur le passé, tout en laissant sourdre des récits alternatifs. Puisant dans les méthodes de l’histoire contre-factuelle, Mapping a Transformation fait émerger une question fondamentale : « Que se serait-il passé si les choses s’étaient déroulées autrement ? », une interrogation moins destinée à recevoir une réponse qu’à ouvrir un espace de réflexion critique sur l’état du monde, présent et à venir, en ces temps incertains.

Histoires connectées

Lorsque Hoor Al Qasimi lui propose de participer à la Biennale de Sydney, Lamia Joreige vient d’entamer une nouvelle phase de sa recherche dans les archives britanniques. Tout en répondant à l’invitation qui lui est faite, elle s’interroge sur les possibilités de tisser des liens entre cette histoire et celle de l’Australie, si lointaine. Les récits sur la Première Guerre mondiale sont pourtant légion dans cette partie du monde autrefois alliée de la Triple-Entente.

À la manière d’une chercheuse, l’artiste s’immerge une fois de plus dans les archives, qu’elle parcourt à la recherche d’indices capables de relier l’Asie de l’Ouest à l’Océanie. Dans les collections de la Bibliothèque nationale d’Australie, du mémorial australien de la guerre ou encore du Melbourne Legacy, elle exhume l’histoire des soldats de l’ANZAC, troupes australiennes et néo-zélandaises engagées aux côtés de l’armée britannique dans les combats contre l’Empire ottoman, du Sinaï à la Palestine, entre 1914 et 1918. Là où les photographies suggèrent la violence du conflit, les documents administratifs, eux, s’emploient au contraire à la rationaliser.

Dans ce nouveau corpus, l’artiste libanaise découvre également des œuvres peintes commandées par l’armée australienne.
Celles de George Lambert (1873-1930), nommé « artiste de guerre
officiel » en 1917, donnent à voir des paysages désertiques dans lesquels l’affrontement s’est joué. Ses toiles, d’un réalisme traversé d’accents orientalistes, évoquent Gallipoli, Romani ou encore Jéricho – autant de théâtres de batailles auxquels le peintre n’a pas participé, mais dont l’imaginaire s’est nourri a posteriori. Les aquarelles de l’Écossais James McBey (1883-1959) s’attachent quant à elles à saisir le quotidien silencieux des soldats australiens. Leurs voix ne surgissent qu’en creux de l’histoire nationale, au détour de journaux personnels que Lamia Joreige a pu consulter. En dehors des combats, les soldats livrent le récit d’une vie ennuyeuse, marquée par l’attente, la fatigue et la faim. Mais dans ces témoignages affleure une autre vérité ; une peur sourde et intime face à la mort. Le 6 août 1915, Private James Smith écrit depuis Gallipoli : « Cinq heures. Les bombardements sont effroyables à présent. Nous attaquons dans une demi-heure. Je pense à ma famille. Je me demande si je vais survivre. J’ai la gorge nouée. » En contrepoint du journal d’Ihsan Turjman, les paroles des Australiens réveillent une histoire en miroirs : deux camps s’y font face, mais leurs écrits, eux, se frôlent, se répondent, et finissent par se confondre – comme si, à travers le temps et la guerre, les mots tentaient de dire l’expérience partagée de la violence et de l’ennui.

Un lieu de déplacements

Poursuivant le langage visuel élaboré à la Biennale d’Istanbul, Lamia Joreige imagine pour Sydney « une grande fresque, à la fois personnelle et collective » de cette histoire océano-arabe. Au sein du Chau Chak Wing Museum, son œuvre se déploie sous la forme d’une immense frise dans laquelle les sources australiennes et ottomanes dialoguent ou se font face. L’artiste libanaise redonne vie aux documents exposés à même le mur, sur lequel les récits intimes viennent croiser l’histoire officielle. Loin de l’horizontalité et de l’ambiance feutrée qui leur sont traditionnellement attribuées, les archives sont détournées de leur fonction originelle : elles deviennent des textes à lire debout, des images à traverser et des matérialités à appréhender dans le temps et l’espace.

Le dessin est ici encore un fil conducteur dans le processus créatif. « À la manière d’une copiste imitant les grands maîtres », pour reprendre ses propres termes, Lamia Joreige réinterprète à l’envi les peintures de Lambert et de McBey, qu’elle superpose aux documents. D’autres croquis viennent s’immiscer dans cette trame : scarabées, statuettes et amulettes, inspirés des artefacts collectés en Égypte par l’armée australienne, ponctuent la frise de leur présence discrète. Aux côtés de ces curiosités à la provenance floue, l’installation laisse également transparaître les fragments d’une mosaïque byzantine du 6e siècle, reconnaissable à ses motifs d’animaux et de vignes sinueuses, qui ornait jadis le sol d’une église à Shellal, en Palestine. Découverte par les soldats de l’ANZAC lors de la deuxième bataille de Gaza en 1917, elle est arrachée à son contexte et rapportée comme butin de guerre, puis coulée dans un bloc de béton à la verticale. Conservée dans les collections du mémorial australien de la guerre depuis 1941, elle survit emmurée dans le silence, tandis que son pays d’origine disparaît peu à peu. À l’instar des archives, Lamia Joreige en réactive ici l’existence, et nous invite à interroger ce que les traces matérielles révèlent de la mémoire, de ses circulations et de ses oublis. « L’art est un lieu de déplacements », concède-t-elle. L’artiste nous rappelle ici combien les histoires sont mouvantes. Individuelles ou collectives, silencieuses ou officielles, elles oscillent selon d’où l’on parle et vers où l’on regarde ; mais, bien souvent, elles finissent par se croiser. War Diaries, nous souffle le titre.

L’Histoire se répète

J’ai écrit ces lignes en novembre 2025, portée par la joie et l’émotion d’avoir pu rencontrer Lamia Joreige à Paris. Depuis, tout a changé. Ou, plutôt, rien n’a changé : l’Histoire se répète, inlassablement. Appuyé par les États-Unis, Israël vient de bombarder l’Iran. Les bombes pleuvent sur Beyrouth, où Lamia Joreige est restée avec sa famille, alors que la Biennale de Sydney vient d’ouvrir ses portes. Quel est ce cynisme dans lequel nous vivons ?

En me rendant sur les lieux de la biennale, me revient cette phrase de l’artiste : « À quoi sert l’art quand le monde est en crise ? » Je martèle chacun de ces mots dans ma tête. Tout semble vain, en effet. J’ai plus que jamais conscience de mon privilège d’être ici, en Australie, à courir les lieux d’exposition sous un soleil de plomb, alors que tout est chaos au-dehors. Pourtant, je ne peux me résoudre à penser que l’art ne sert à rien. Dans chaque espace de la biennale, au contraire, les artistes (r)éveillent nos consciences, puisant dans les fragments du passé pour nous confronter au présent. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de cette 25e édition, placée sous le thème Rememoryun concept inventé par l’autrice africaine-américaine Toni Morrison pour tenter de réassembler les récits marginalisés, refoulés ou effacés de l’Histoire.

« L’histoire contre la mémoire, et la mémoire contre l’oubli », affirmait la romancière dans The Guardian en 2019. Cette phrase résonne en moi comme un mantra. L’histoire contre la mémoire, et la mémoire contre l’oubli.

Julia Hancart