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Biennale de Sydney
© Katerina Feleniuk
edito Biennale de Sydney

Combien de fois ai-je regardé la carte du monde, les yeux écarquillés, incrédule devant la distance qui nous séparait de Sydney ? Mon doigt suivait une ligne comme un arc de cercle presque parfait qui traverse l’Europe, le Moyen-Orient
et l’Asie sur dix-sept mille kilomètres. Littéralement l’autre bout du monde. C’était vertigineux de se projeter là-bas, dans ce projet un peu fou : aller jusqu’à Sydney pour la biennale. Et pourtant, jour après jour, semaine après semaine,
tout convergeait vers ce bout du monde. Les interviews des artistes, les conversations avec les commissaires et les historiens, les heures de recherche et de lecture. Peu à peu, le numéro prenait forme.

Tout était prêt. Les billets réservés depuis longtemps, l’appartement trouvé, presque trop beau pour être vrai. On disait aux artistes : see you in Sydney. On ne pensait plus qu’à ça.

Et puis, la veille du départ, la guerre.

D’un coup, cette destination déjà lointaine s’est encore éloignée. Les cartes ont changé. Le ciel s’est fermé, les vols et les escales effacés. Ce qui semblait tout tracé s’est mis à trembler. Alors que le fracas du monde était assourdissant, se multipliaient les messages des uns et des autres, l’inquiétude grandissant pour ceux qui étaient là-bas. Et en moi, revenaient simultanément des récits plus anciens. Des souvenirs où l’histoire bascule. Une mémoire – familiale et collective – de la guerre, de son arrivée brutale qui balaie et dévaste tout. Une peur viscérale et archaïque est montée en moi comme une grande marée qui s’échoue sur le présent.

C’est là que le titre de la biennale a changé de dimension.

Rememory

Le mot m’avait d’abord semblé lointain et un peu fourre-tout.
Mais imperceptiblement, il a soudain pris tout son sens. Rememory désigne une mémoire persistante, qui surgit, intacte, transmise, parfois malgré soi, d’une génération à la suivante. Une mémoire qui continue d’exister dans les lieux, dans les corps et dans les récits – qui ne peut désespérément pas rester muette et douce.

Les artistes réunis ici s’en sont saisis comme une matière à travailler, à malaxer, à sculpter. Souvenirs, archives, traces deviennent formes, images, gestes. Leurs œuvres touchent aussi à ce que chacun porte en soi plus ou moins consciemment ; ces mémoires intimes, héritées sans un mot, qui remontent parfois au moment où on les attend le moins.

Alors, je n’ai pas parcouru les dix-sept mille kilomètres. Je n’ai pas vu Sydney. Mais dans tout ce que nous avons réuni ici – les œuvres, les récits, les intentions –, j’ai senti que des mémoires si éloignées des miennes pouvaient toucher quelque chose de profondément familier. Et surtout qu’on pouvait s’y reconnaître sans craindre de réveiller d’anciennes frayeurs. Quelque part entre Paris et Sydney, je vivais Rememory, de loin. C’est ainsi que la biennale est venue à moi, d’une manière aussi immédiate qu’inattendue.

Et au fond, Le Grand Tour est fait pour ça : faire venir Sydney à ceux qui n’iront pas.

Evelyne Cohen