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Ema

Shin

Ema Shin

Artist Ema Shin in residence at the Australian Tapestry Workshop

Publié le 05/05/2026

On ne voit bien
qu’avec le cœur

Les sculptures d’Ema Shin sont rougeoyantes, mystérieuses, poétiques. Au premier regard, il est difficile d’identifier la forme de ces organes délicats, qui évoquent à la fois des parties de l’anatomie humaine et des créatures sous-marines que l’on aurait déplacées de leur habitat naturel. À leur surface, tout un écosystème semble affleurer : fils, perles, fleurs, nacres et broderies peuplent ces organismes d’un abondant réseau de nervures, de cordages et de valves finement exécutés par la main de l’artiste. Minutieusement ouvragées, ces sculptures produisent un effet visuel haptique saisissant.
Au sein du Chau Chak Wing Museum, c’est un immense cœur qui se déploie sous nos yeux. Puisant dans le répertoire traditionnel de l’artisanat japonais et coréen, Ema Shin présente ici une œuvre monumentale où s’entrecroisent les techniques ancestrales et les méthodes industrielles de la confection textile.
Depuis Melbourne, où elle vit, l’artiste nous livre un récit personnel sur sa pratique artistique, tissée d’histoires
familiales et collectives autour des notions d’artisanat et de questions de genre.

Le Grand Tour (LGT) : Le cœur est un motif récurrent dans votre pratique.

Ema Shin (ES) : J’ai toujours été fascinée par le motif des cœurs. J’aime la forme du cœur humain et son fonctionnement ; c’est un organe extraordinaire. Chacun d’entre nous en possède une forme unique mais nous ne sommes jamais amenés à la voir. Le cœur est quelque chose d’à la fois très intime et important, mais qui paradoxalement nous semble lointain, car nous ne l’associons pas à notre vie quotidienne tant que nous ne sommes pas confrontés à des problèmes cardiaques.

LGT

Vos sculptures reproduisent la forme anatomique d’un cœur humain ; pourtant elles dégagent une certaine poésie, une certaine douceur par leur usage du textile. Quelles sont vos sources d’inspiration ?

ES

Mes sculptures sont plus spirituelles qu’anatomiques. Ces
cœurs sont des symboles, ou des amulettes, qui nous encouragent à prendre soin de nous-mêmes, nous rappellent nos valeurs et notre importance. J’aime l’idée de recourir à des textiles anciens qui impliquent de grands savoir-faire artisanaux. Je passe mon temps à explorer les collections textiles dans les musées, dans les galeries et dans les livres. De manière générale, je suis passionnée par les techniques de l’artisanat traditionnel – du textile, mais aussi de la céramique, de la peinture et d’autres objets fabriqués par des artisans anonymes du monde entier. Mon héritage japonais et coréen influence certainement les formes et les couleurs présentes dans mon travail. Je puise aussi mon inspiration dans les motifs de plantes et d’arbres présents en Australie.

LGT

Quel lien entretenez-vous avec ces supports textiles ?

ES

Le textile – et l’artisanat en général – a toujours joué un rôle important dans ma vie. J’ai appris la broderie à l’âge de huit ans grâce à la mère d’une amie qui habitait à côté de chez moi. Ma mère elle-même m’a appris le crochet (à la main) et la couture (à la machine). J’ai grandi dans une famille coréenne immigrée ; j’ai donc découvert la culture coréenne à travers ses textiles : les tissus, les coussins, les petits sacs à cordon, ou encore les robes traditionnelles chima jeogori. À l’université, je me suis spécialisée dans la gravure. J’ai continué à travailler ce médium après l’obtention de mon diplôme, mais ma passion pour la broderie et la couture passion qui m’accompagne depuis longtemps – m’a amenée à développer ma pratique artistique du textile au cours des quinze dernières années. Après la naissance de mes deux enfants, je me suis presque entièrement tournée vers ce médium. Depuis toujours, c’est aux femmes qu’incombe la création textile, bien souvent pendant leurs pauses au travail ou seules le soir ; cette flexibilité convient parfaitement à ma nouvelle vie, et j’ai pris beaucoup de plaisir à concevoir des ouvrages dans le cadre d’un mode de vie chargé – et quelque peu chaotique.

LGT

Vous employez des techniques artisanales comme la broderie, la tapisserie et le perlage dans vos œuvres. Comment déterminez-vous celle qui convient à chaque sculpture ?

ES

Les techniques que j’ai adoptées dans mon travail me sont venues naturellement, selon mes passions et mes intérêts. J’ai beaucoup d’admiration pour les procédés d’artisanat traditionnels, et je prends plaisir à me perfectionner dans ces techniques dites d’art «lent». D’un point de vue contemporain, cette forme d’art offre un rythme et un espace propices à la lenteur, ce qui permet d’en apprécier la valeur. Les méthodes que j’utilise donnent également du sens à mon travail : les couleurs chaudes et denses, ainsi que les textures et la matérialité des formes ancestrales sont l’expression du monde auquel j’aspire.

LGT

Pourriez-vous nous parler un peu de votre processus créatif ?

ES

Je dessine généralement des motifs dans mon carnet de croquis, en y associant des mots qui décrivent leurs nuances ou leurs textures. Parfois, les couleurs m’inspirent pour créer sans que j’aie d’idée particulière en tête. Lorsque je brode, je ne prévois pas de résultat précis ; j’aime plutôt laisser libre cours à mon imagination. En revanche, pour le tissage, je planifie tout : je prépare les fils, je fais des croquis et je crée des échantillons de couleurs et de textures. J’aime combiner ces deux techniques de broderie et de tissage, et je travaille généralement sur plusieurs projets à la fois.

LGT

Y a-t-il une symbolique derrière vos choix de couleurs, étant donné l’omniprésence du rose et du rouge dans votre projet pour la Biennale de Sydney, et dans votre œuvre en général ?

ES

Les teintes que j’emploie dans mes créations renvoient aux organes, au sang, et à ce qui se cache sous notre chair. Elles sont également le symbole d’une condition féminine pensée à partir de mon propre vécu corporel. J’aime déployer une gamme de couleurs allant du blanc et du rose pâle jusqu’aux nuances plus foncées du marron et du violet. Le travail du tissage à la main prend beaucoup de temps : j’ai consacré plus de dix-huit mois à l’œuvre présentée à la Biennale de Sydney. Le fait de pouvoir utiliser des teintes qui m’attirent spontanément me permet de rester motivée tout au long du processus créatif.

LGT

Et comment déterminez-vous l’échelle de chaque projet ?

ES

Tout dépend du projet et du lieu d’exposition, mais je privilégie en ce moment le travail à grande échelle. C’est toujours passionnant de se lancer de nouveaux défis. Lorsque j’ai été invitée à participer à la Biennale de Sydney, je savais que je voulais créer un cœur gigantesque. J’ai donc contacté l’Australian Tapestry Workshop (ATW) à Melbourne – avec qui j’avais déjà travaillé en 2012 lors d’une résidence de sept semaines pour lui proposer une collaboration. Les tisserands de l’ATW manipulent une multitude de fils de laine colorés pour produire des tapisseries monumentales impressionnantes. Cette expérience m’a fait réaliser à quel point ces techniques de tissage embrassent les formes et les concepts que j’avais pu imaginer auparavant, et qui sont désormais au centre de mon œuvre.

LGT

La réalisation en trois dimensions d’une tapisserie de cette envergure a-t-elle été un défi pour vous ?

ES

La création de cette tapisserie tridimensionnelle a nécessité l’utilisation d’un métier à tisser industriel, ce qui a posé de nombreux défis en termes d’espace, de matériaux, de temps et d’endurance personnelle. Grâce au soutien de l’ATW, j’ai pu travailler sur un métier suffisamment grand pour accueillir ce projet. La sculpture, composée de plusieurs pièces, est le résultat de plus d’un an de travail aux côtés de Saffron Gordon, tisserande chez ATW. C’était la première fois que je tissais aux côtés de quelqu’un d’autre, et cela m’a permis d’apprécier la valeur du travail collaboratif dans la création.

LGT

D’autres personnes ont-elles été impliquées dans ce projet ?

ES

Les tisserands de l’ATW m’ont aidée à préparer les matériaux, à monter le métier à tisser et m’ont prodigué des conseils sur certaines techniques qui demandaient de l’attention. Ensuite, les teinturiers de l’atelier m’ont aidée à teindre les fils de coton. Enfin, un ingénieur du studio de sculpture, J. K. Fasham, a fabriqué le système de suspension et la structure métallique qui soutient l’œuvre.

LGT

Le thème de cette édition, Rememory, vous a-t-il inspiré ?

ES

Le temps occupe une place essentielle dans mon travail. Les activités de broderie ou de tissage m’offrent un cadre favorable à la réflexion et à l’émotion d’expériences passées. Il n’est pas toujours facile de se souvenir du passé, mais le processus de création s’avère souvent thérapeutique, apaisant. Donc oui, la «remémoration» fait partie intégrante de ma pratique artistique.

LGT

Votre réflexion sur l’importance du temps et le rôle thérapeutique de la création semble résonner dans vos sculptures.

ES

J’apprécie les œuvres qui ont du sens, c’est-à-dire qui ont été réalisées avec dévouement et soin. J’espère que cela se ressent dans mes créations. L’artisanat traditionnel, comme les courtepointes anciennes ou les textiles boro japonais, m’inspire par leur dimension intime et personnelle. Bien que mon art ne soit pas utilitaire, je souhaite lui accorder autant de valeur.

LGT

Il y a aussi quelque chose de très organique dans votre travail.

ES

Les formes que l’on trouve dans la nature me fascinent. J’adore observer les fleurs, les feuilles, les gousses, les noix, les fruits et l’infinie variété du monde botanique. J’aime suivre leurs courbes, les dessiner et les intégrer dans mes œuvres. Il y a tellement de similitudes entre l’anatomie humaine et la vie végétale.

LGT

Il y a une chose que nous n’avons pas encore mentionnée, mais qui est pourtant fondamentale dans votre démarche artistique : votre désir de célébrer le corps et la sexualité des femmes.

ES

Les corps et les organes reproducteurs présents dans mes œuvres s’inspirent de mes histoires personnelles. Malgré leur caractère très intime, ces expériences résonnent selon moi de manière universelle. L’histoire de l’art a longtemps présenté les femmes sous des traits idéalisés, dans des images créées par et pour le regard masculin, et je me demande si ces représentations n’ont jamais incarné des femmes réelles. Je pense qu’il est essentiel de combler le fossé entre ce que l’on donne à voir et ce qui demeure invisible.

LGT

La création d’une sculpture aussi monumentale nécessite une force physique qui est très éloignée de l’image du travail textile associé à la sphère domestique. Peut-on considérer le recours à ce procédé comme une manière de subvertir le discours sur les pratiques artistiques genrées ?

ES

Dès le départ, je savais que ce projet différait de l’environnement domestique traditionnel du travail manuel dit féminin. J’ai dû trouver un espace de production et un grand métier à tisser, mais sans jamais abandonner mon engagement ni mon souhait de célébrer la condition des femmes. Ni l’échelle ni la complexité de l’œuvre ne sont un obstacle ou une décision fondée sur le genre. Au contraire, je pense que les artistes, quel que soit leur genre, sont confrontés aux mêmes défis. De ce point de vue, cette œuvre s’inscrit dans le mouvement plus large des arts et de l’artisanat.

LGT

Selon vous, comment ce mouvement peut-il changer le regard porté sur la création textile, une pratique longtemps considérée comme un artisanat ou une forme d’art mineure réservée aux femmes ?

ES

La création textile est aujourd’hui reconnue comme un art à part entière : elle n’est plus considérée comme un simple artisanat ou une pratique artistique mineure. De nombreuses artistes, dont je fais partie, explorent l’histoire des femmes et l’identité de genre à travers leur travail. Mon œuvre parle de la force et de la résilience de celles-ci. Je suis convaincue que la diversité de ces voix a un impact sur le monde de l’art et les perceptions sociales. Les gens me font parfois part de leur propre expérience. Une fois, lors d’une conférence, une spectatrice m’a confié que mon œuvre l’avait aidée à reconsidérer son cœur comme un organe précieux après avoir subi une opération. Cela m’a beaucoup émue et m’a poussée à continuer de créer pour honorer les histoires non écrites et la résilience des femmes.