À Sydney, Nahom Teklehaimanot transforme ce silence assourdissant en une narration visuelle traversée de résonances musicales. Intitulée This Is My Silence You Name the Sound [Ceci est mon silence, à toi d’en nommer le son], son œuvre se déploie sous la forme d’un immense triptyque sur les murs de l’Art Gallery of New South Wales. L’artiste y expose aux côtés des artistes locaux Ngurrara qui, comme lui, ont fait de la peinture une arme de lutte pour faire entendre leur voix et revendiquer leurs droits à une terre dont ils ont été dépossédés.
Ici, chaque toile tient lieu de mémoire, comme les fragments d’un récit qu’il convient de parcourir pas à pas. « C’est un portrait de l’exil », précise l’artiste. On y croise d’abord le souvenir fragile de sa maison familiale, sorte d’image évanescente d’un « chez-soi » qui n’est désormais plus. Au sol, trois femmes assises tiennent leurs enfants contre leur sein. Des chaises semblent flotter dans le vide, spectrales, telles les reliques de ces mères endeuillées. « Ces chaises incarnent les fantômes de ceux qui sont partis », nous éclaire l’artiste. Dans cette pièce exiguë, on a parfois le sentiment d’étouffer : la composition n’offre guère de perspective pour se projeter au-delà du tableau. La présence d’une colombe nous laisse toutefois entrevoir une lueur d’espoir, mais l’on ne sait pas vraiment si elle est le symbole d’une paix à venir ou l’image d’un oiseau en captivité.
La déambulation se poursuit dans un décor inquiétant peuplé de masques et de visages hagards ; des figures esseulées par l’exil qui semblent désormais ne former qu’un seul corps. Dans cette traversée du désert résonne l’écho d’un épisode biblique dans le Sinaï, mais Nahom Teklehaimanot y a plutôt peint le récit contemporain des migrations forcées. Ici, les références culturelles abondent : keffieh palestinien, collier de cauris, costume de danse, masques… Celui en forme de croix placé au centre de l’œuvre, nous indique l’artiste, est un masque kanaga appartenant au peuple dogon. Scindé en deux parties, il relie les dualités du monde : la terre et le ciel, le visible et l’invisible, le passé et l’avenir. « Il est employé lors des cérémonies marquant la fin du deuil chez les Dogons au Mali, explique-t-il. Il a une charge spirituelle très forte, c’est pourquoi je souhaitais le faire apparaître dans mon travail. » Ce masque est en effet porté au cours du dama, un rite consacré au culte des morts, au cours duquel la « société des masques » accompagne le défunt par des danses et des défilés costumés, dont on retrouve les fibres chatoyantes au centre de la toile.